Tra Vinh : le visage khmer et secret du delta du Mékong

Il y a des provinces du delta qui se laissent deviner d'un coup d'œil, et d'autres qui se méritent. Tra Vinh appartient clairement à la seconde catégorie. Coincée entre deux bras du Mékong, loin des grands axes touristiques de Can Tho ou de Ben Tre, elle cultive un parfum différent : celui d'un Cambodge miniature posé au cœur du Vietnam, avec ses toits de pagodes dorés qui percent la canopée et ses villages où l'on parle encore khmer à la maison. Si vous cherchez un delta plus contemplatif, moins photographié, c'est probablement ici qu'il faut poser son sac.

Où se trouve Tra Vinh et comment y arriver

La province occupe une langue de terre entre deux bras du fleuve, à environ 200 km au sud-ouest de Hô-Chi-Minh-Ville et une centaine de kilomètres au nord-est de Can Tho. La ville elle-même, fondée au tout début du XXe siècle, est devenue chef-lieu provincial en 1955, ce qui en fait une cité jeune par rapport à ses voisines chargées d'histoire coloniale.

Le trajet le plus simple reste le bus depuis la gare routière de Mien Tay à Saïgon : comptez environ quatre heures de route, ambiance locale garantie. Pour organiser sa venue à l'avance, mieux vaut passer par une plateforme de réservation reconnue ou se faire épauler par une agence francophone sur place.

Côté hébergement, l'offre reste à taille humaine : quelques hôtels en ville et des homestays qui permettent de dormir chez l'habitant, entre rizières et cocotiers. Un lodge en bungalows, les pieds presque dans l'eau d'un lac paisible, fait figure de référence pour qui veut une parenthèse nature sans sacrifier le confort.

Sur les traces des pagodes khmères

Ce qui frappe d'abord à Tra Vinh, c'est la densité de pagodes khmères : on en dénombre plus d'une centaine, contre une cinquantaine d'édifices vietnamiens. Ces lieux ne sont pas de simples sanctuaires, ce sont de véritables centres de vie communautaire où l'on enseigne encore le pali aux enfants.

La pagode Hang, vieille de trois siècles, impose son perron surélevé et ses toitures à trois pans, tandis que la pagode Ang, fondée à la toute fin du Xe siècle, cache derrière son portail majestueux un Bouddha entouré de cinquante statuettes. Plus loin, à Tra Cu, la pagode de Vam Ray déploie une statue de Bouddha entrant dans le nirvana longue de 54 mètres, entièrement recouverte d'or — un spectacle qui n'a rien à envier aux grands sanctuaires bouddhistes de la région. D'ailleurs, pour les curieux qui veulent comprendre d'où viennent ces codes architecturaux khmers, un détour par les origines du complexe d'Angkor éclaire beaucoup de choses sur cette parenté artistique entre les deux rives du Mékong.

La pagode Nodol, elle, surprend par son surnom : pagode aux cigognes, en référence aux colonies d'échassiers qui nichent dans les arbres alentour depuis des générations. Une balade tranquille, entre légendes et ferveur discrète, loin de toute foule.

L'étang de Ba Om et la mémoire khmère

Impossible de visiter Tra Vinh sans s'arrêter à l'étang de Ba Om, bordé d'arbres centenaires aux racines sculpturales. La légende locale raconte comment les femmes du village auraient roulé les hommes lors d'un concours de creusement, à l'origine de la tradition matrilinéaire encore vivace chez les Khmers du delta. Juste à côté, le musée des Khmers de Tra Vinh — l'un des deux seuls du pays avec celui de Soc Trang — retrace en trois espaces l'architecture, l'agriculture et le folklore de cette communauté.

Si votre venue coïncide avec le festival Ok Om Bok, aux alentours d'octobre-novembre selon le calendrier lunaire, ne le manquez sous aucun prétexte : lanternes flottantes sur l'étang, courses de pirogues Ngo à cinquante rameurs et offrandes à la lune font partie des scènes les plus habitées du delta.

Îlots, mangroves et douceur fluviale

Le charme de Tra Vinh tient aussi à ses îlots posés sur le Mékong. Sur l'îlot de Tan Quy, accessible en une dizaine de minutes de ferry, les vergers de mangoustans, ramboutans et jacquiers se visitent à pied ou en canoë le long des petits arroyos. Un peu plus près de la ville, l'îlot de Long Tri se prête aux balades à vélo entre les longaniers, avec parfois un spectacle de chants traditionnels Don Ca Tai Tu en soirée.

Pour une immersion plus sauvage, direction le site écotouristique de mangrove, dans le district de Duyen Hai : à pied ou en sampan, on s'y faufile entre les palétuviers à la rencontre d'une faune discrète et de villageois qui vivent au rythme de la marée. Cette façon lente de découvrir le fleuve rejoint d'ailleurs l'esprit des escapades organisées un peu plus au nord du delta, où le rythme du bateau dicte celui du voyage.

Plages, marché et gourmandises locales

Ceux qui pensent le delta du Mékong sans littoral seront surpris par la plage de Ba Dong, à une soixantaine de kilomètres de la ville : sable fin, eaux relativement claires pour la région, et forêt de filaos en toile de fond pour l'ombre méridienne. À marée basse apparaît même l'îlot de Ngheu, une dune où l'on ramasse les palourdes à la main avant de les faire bouillir sur place — une expérience culinaire aussi improvisée qu'inoubliable.

En ville, le marché de gros de Tra Vinh, ouvert du petit matin jusqu'à minuit, reste le meilleur endroit pour prendre le pouls local et goûter sans filtre à la cuisine de la province. On y croise le fameux mam bo hoc, poisson d'eau douce fermenté qui sert de base à de nombreuses soupes, ou encore la surprenante sauce aux vers de palourde, spécialité que l'on ne trouve nulle part ailleurs qu'à Duyen Hai. Pour les gourmands qui veulent élargir leur tour d'horizon avant de partir, un aperçu plus large des spécialités du delta permet de repérer les incontournables province par province.

Quand partir et comment prolonger l'aventure

Mai, juin et juillet restent les mois les plus cléments pour visiter Tra Vinh, tandis que la période janvier-mars et octobre-décembre est plutôt à éviter côté météo. Rien n'empêche cependant de combiner la visite avec un passage par le marché flottant emblématique du delta, à quelques heures de route : flâner sur les eaux animées de Cai Rang prolonge naturellement l'ambiance fluviale et colorée de Tra Vinh. Les amateurs de routes tranquilles pourront aussi pousser jusqu'à la province voisine, où deux jours suffisent pour explorer Bac Lieu et ses propres pagodes khmères, dans la continuité directe de ce que Tra Vinh donne à voir.

Au fond, ce qui rend Tra Vinh si attachante, ce n'est pas un monument à cocher sur une liste, mais cette sensation diffuse d'être ailleurs sans avoir vraiment changé de pays : les cloches des pagodes khmères qui résonnent au-dessus des rizières vietnamiennes, les effluves chinois du marché, et le Mékong qui continue son chemin, indifférent aux frontières. Une province à savourer lentement, un carnet de notes à la main et l'appétit grand ouvert.

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