Stung Treng

Le “Mère des Eaux” est en crue. D’énormes tourbillons jaunâtres se forment à tribord. Le zodiac file à grande vitesse vers le nord. A une centaine de mètres de la rive, les cimes d’innombrables arbres immergés sont agitées par le courant violent.
Le lieutenant Jorge Strappolini me regarde en riant. Il vient de faire une brusque embardée pour éviter une énorme souche flottant à la surface et j’ai glissé au fond du bateau, ma caméra sur l’épaule. Un second zodiac des forces de l’ONU nous suit de près. Son équipage est chilien. Jorge m’a proposé hier soir de les accompagner en mission de reconnaissance sur le Mékong, jusqu’à la frontière laotienne.
Voici quatre jours que je suis arrivé à Stung Treng en transall français, ce qui m’a permis de survoler toute la vallée du Mékong depuis Phnom Penh. Stung Treng est la dernière ville sur le Mékong, au nord du Cambodge. Un petit bourg dont la vie paisible a été bousculée par l’installation de plusieurs centaines de soldats des forces de l’ONU et d’équipes d’experts civils chargés du programme électoral.
Officier de la marine uruguayenne, Jorge contrôle une zone grande comme un gros département français. Une vingtaine d’hommes, tous sud-américains, et quelques interprètes cambodgiens ayant étudié l’espagnol à l’Université de Moscou, assurent des missions quotidiennes sur le fleuve : maintien de l’ordre et surveillance des sampans qui circulent, peu nombreux, dans l’extrême nord du pays. Ce matin, l’équipage chilien a arraisonné un bateau de pêche qui cachait dans ses cales quelques armes automatiques. Les marins de l’ONU les ont bien sûr confisquées, mais ont relâché les “pêcheurs”. “Que faire d’autre” me dit Jorge, “dans ce fichu pays où l’on se déplace avec une kalachnikov comme on roule à bicyclette ?”
Bivouac sur une plage de sable gris. Roberto et Sergio grillent du poisson sur un foyer improvisé. Savim, l’interprète, me tend un coca qu’il a mis à rafraîchir dans l’eau du Mékong.
Etrange impression de se retrouver près de la frontière lao-cambodgienne dans un climat “club”, en compagnie de marins chiliens et uruguayens. Moment fugitif de quiétude car quelques heures plus tard, alors que nous redescendons le fleuve en contournant l’île de Khan Kham, nous entendons des coups de feu. Jorge me pousse au fond du zodiac et s’allonge près de moi. Tout en tenant la poignée du moteur hors-bord. Roberto s’accroupit près de nous. Des balles passent au-dessus de nos têtes. Fort heureu¬sement aucune n’atteint les boudins de néoprène. Nous nous éloignons vers le milieu du fleuve à grande vitesse.
Jorge passe un message radio à son QG et demande une intervention, tout en précisant notre position. Le calme revenu, les marins scrutent le rivage à la jumelle, cherchant des signes de vie. Un buffle sort lentement de la forêt et entre dans l’eau du fleuve. Rien d’autre.
Tard dans la soirée, nous apprendrons qu’il ne s’agit pas de Khmers rouges mais d’anciens soldats de l’armée gouvernementale, démobilisés ou déserteurs.
La même mésaventure m’était arrivée un an auparavant alors que je me trouvais à bord d’un navire de passagers dans la région de Kratié au centre du Cambodge. Le navire s’engageait entre deux bancs de sable découverts par la décrue lorsque des coups de feu éclatèrent. Je vis alors tous les passagers s’applatir sur le pont avec un bel ensemble, révélant des réflexes acquis durant ces longues années de guerre civile.
Plus tard, le capitaine du navire m’expliqua que les assaillants avaient cherché à faire s’échouer le bateau sur l’un des bancs de sable, pour venir ensuite à bord “razzier” les passagers. Par chance, le pilote avait réussi à maintenir le cap tout en se protégeant des balles.
Sur le chemin du retour, vers Stung Treng, les marins des forces onusiennes contrôlent un petit sampan amarré à un entrelacs de lianes, au pied d’une falaise qui surplombe le Mékong. Un couple et une petite fille se lèvent à notre approche. Ils ne semblent pas vraiment rassurés à la vue de mes compagnons en uniforme.
“Ce sont des Viêtnamiens”, me dit le lieutenant. Ils ne sont pas pêcheurs, comme je le pensais a priori, mais chasseurs de reptiles. Jorge demande à l’homme de soulever le plancher de la cale. Apparaissent alors pythons et iguanes. “Une activité fructueuse,” me précise Jorge, “le kilogramme de chair de python atteint 50 000 riels (environ 90 francs français) au Viêtnam et seulement 5 000 riels sur le marché de Phnom Penh. Quant aux tortues, elles peuvent être vendues environ 300 000 riels au Viêtnam.”
Je laisse Stung Treng pour gagner Phnom Penh et quitter le Cambodge. Il me faut reprendre mon périple sur le fleuve du côté laotien, au nord des chutes de Khone, car il est totalement impossible de franchir la frontière lao-cambodgienne. La péninsule indochinoise connaît un processus d’ouverture sans précédent, mais il existe toujours des réticences, des pesanteurs qui freinent cette évolution à plusieurs vitesses. Le Viêtnam progresse vite, trop vite aux yeux d’observateurs attentifs. La Thaïlande est déjà engagée dans cette voie depuis de longues années. Le Cambodge traverse une situation que les puissances occidentales tentent de gérer au mieux. La Birmanie ne changera que lorsque les militaires, maîtres du pays, le voudront. Quant au Laos, sa vulnérabilité due à son statut d’ “Etat-tampon” lui dicte une conduite de pmdence et d’attente.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*