LES ROUTES DU SEL ET DU THÉ AU YUNNAN ET AU TIBET

Un soleil pâle rosit et perce la brume qui enveloppe Menghan, un petit bourg qui s’étale sur une rive du Mékong. Deux navires aux superstructures démesurées et démodées tirent sur leurs amarres. La veille, nous sommes arrivés, Vincent Halleux et moi, à bord de l’un d’eux, en provenance de Jing Hong, la capitale de Xishuangbanna dans l’extrême sud du Yunnan. Le nom du bateau apparaît difficilement sur la coque rouillée. De couleur blanchâtre, les idéogrammes signifient Lancang Jiang. C’est le nom chinois du Mékong : “le Fleuve aux sables d’or”. Ses eaux ont la réputation de charrier de l’or, d’infimes poussières d’or. A plusieurs reprises, au Cambodge — à Stung Treng, au sud des chutes de Khone — puis au Laos, j’ai rencontré des chercheuses d’or, maniant la traditionnelle batte, accroupies dans l’eau du fleuve durant des heures et recueillant de minuscules particules de métal précieux.
Ce sont d’autres femmes qui, à présent, retiennent mon attention. Elles sont Dai, étonnamment vêtues comme des bourgeoises occidentales des années cinquante, robes ou jupes longues, gants et capeline aux couleurs assorties. La finesse de leurs traits, l’élégance de leurs tenues anachroniques, les distinguent sur le marché de Menghan des paysannes d’autres minorités, vêtues de noir et de bleu sombre.
Avec grâce, elles passent entre les marchands, s’arrêtent pour regarder avec amusement les vieilles montagnardes se faire soigner ou masser. Plaies et rhumatismes sont traités par de jeunes moines- guérisseurs en robe jaune, qui vont ainsi de village en village pour pratiquer leur art séculaire.
Plusieurs femmes dai sont regroupées autour d’un marchand de thé, nonchalamment assis derrière un étal surchargé de sacs d’où émergent des feuilles de tailles et de teintes diverses. Thés du Yunnan, thés réputés et recherchés, en particulier le thé pu’er dont les feuilles sont récoltées non loin de là, dans les collines de Wuliang Shan par les montagnards jinnuo.
Depuis des siècles, les Dai font le commerce du thé. Autrefois, ce n’était pas un simple négoce local. Les thés yunnanais passaient les frontières. Les caravanes les acheminaient en Birmanie, en Annam, en Cochinchine et surtout au Tibet. Dans les villages du plateau tibétain, le thé est plus qu’ailleurs indispensable. En effet, que l’on soit nomade du Kham, moine de Shigatse ou menuisier à Lhassa, on consomme la tsampa, un mélange de farine d’orge grillé, de beurre de yack et de thé.
Cette importante consommation de thé, qu’il soit vert ou noir, est d’ailleurs un point commun des sociétés que j’ai côtoyées en Asie, au Moyen-Orient ou dans les régions sahariennes : le Touareg, le nomade du désert syrien, le Kouchi des grands espaces du sud de l’Afghanistan, le Tadjik de l’Indou Kouch. Tous ces peuples qui vivent dans un environnement rude et même hostile vouent un véritable culte au thé. Que dire des prêtres zen du japon qui louent ses vertus et ses propriétés médicinales ? Amateur de thé, je suis fasciné par ce breuvage qui a imprégné la civilisation chinoise et qui rythme encore aujourd’hui la vie quotidienne des Anglais comme des populations de l’Inde. Traversez la Chine d’est en ouest et vous verrez partout, des voyageurs chinois sortant à tout moment du jour et de la nuit, un récipient contenant du thé (généralement un ancien bocal de fruits au sirop).
Pour en savoir plus sur le thé de la région où nous séjournons, nous devons retrouver à Menghan, une jeune ethnobotaniste américaine, Karine Eberhardt, qui a vécu trois mois dans un village jinnuo dans ces collines où le thé pu ’er est produit. Quelques maisons de bambou au toit pentu abritent la trentaine de familles du village de Yanuo. Nous séjournerons dans la maison commune, récemment restaurée par un groupe de jeunes Jinnuo, conscients de maintenir leur environnement intact envers et contre tout et sauvegarder une architecture traditionnelle qui est déjà bien menacée.
A l’aube du second jour, nous accompagnons trois jeunes femmes, trois sœurs, amies de Karine, qui vont faire moisson de feuilles de thé. Au terme d’une marche longue et pénible à travers une végétation dense, à flanc de colline, nous parvenons sur le lieu de récolte. Il ne s’agit aucunement d’une classique plantation de théiers bien alignés, comme j’ai pu en voir en Inde du Nord-Est ou au Sri Lanka, mais d’une forêt naturelle. Ici, les théiers sont des arbres de trois ou quatre mètres de hauteur. Les femmes doivent grimper et s’appuyer aux branches maîtresses pour choisir les feuilles les plus tendres.
Deux heures plus tard, assis au pied d’un théier en attendant que Vincent termine ses prises de vues, je songe à une ancienne légende chinoise : un jour, le roi de Chine, Chen Nung, fait halte dans une région montagneuse. Ses serviteurs mettent de l’eau à bouillir à l’intention du souverain qui prend du repos à l’ombre d’un bosquet. Une légère brise détache d’un arbre quelques feuilles qui tombent par un miraculeux hasard dans l’eau sur le point de bouillir. Chen Nung est émerveillé du goût de la boisson. L’arbre était un théier, c’est ainsi, dit-on, que le thé naquit, il y a bien longtemps, plus de deux mille ans avant notre ère.

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