LES ROUTES DU SEL ET DU THÉ AU YUNNAN ET AU TIBET 5

Je sors de ma tente igloo. La nuit fut glaciale. Je sais que je suis revenu trop tard et que les conditions météorologiques risquent d’être défavorables en cette fin de mois d’octobre. Sonam, mon guide tibétain, me tend un gobelet rempli de thé brûlant et pousse devant moi un petit sac de farine d’orge et un peu de beurre rance durci par le froid. Nous préparons, en silence, la tsampa du matin. Durant toute la journée, sans mettre pied à terre le plus souvent, nous ne prendrons que quelques morceaux de viande de yack séchée.
Le froid est très vif. Les chevaux s’ébrouent et nous nous remettons en route. Voici quelques jours, j’ai découvert ces fameux chevaux de Nangqen dont on m’avait déjà parlé à Paris, avant mon départ en reportage.
Ils ont des traits physiques bien spécifiques et des qualités d’endurance qui leur permettent de vivre et de se déplacer à très haute altitude. De taille inférieure à la moyenne, les chevaux de Nangqen ont la particularité d’ajouter Y amble aux allures habituelles, comme les chevaux islandais.
Levant simultanément les deux jambes du même côté, l’animal peut ainsi parcourir des distances importantes sans fatigue excessive. Le confort du cavalier s’en trouve amélioré et cela compense dans une certaine mesure les inconvénients des terribles selles en bois des tibétains.
Sans trop m’avancer, je dirai qu’une monture normalement chargée peut effectuer quotidiennement une soixantaine de kilomètres sur ce terrain qui a peu de points communs avec la Camargue.
Si, grâce à mon matériel, je peux me situer en altitude, je ne peux évaluer qu’approximativement les distances parcourues. L’objectif que je me suis fixé est de suivre le Za Qu le plus loin possible, soit sur une distance de deux cent cinquante kilomètres.
Une étape dans un petit gompa nous a permis de faire des réserves de farine d’orge et de viande de yack séchée. Les chevaux sont reposés et une sous-ventrière a été réparée par un moine. Les lamas nous ont accompagnés durant quelques heures, avant de nous laisser poursuivre notre route vers l’ouest.
Trois jours plus tard. Le froid s’intensifie, le paysage devient plus aride. Le sol est recouvert de plaques de neige gelée. Sous ma chapka de l’armée chinoise, aux pans rabattus sur les oreilles, je distingue à peine la croupe du cheval de Sonam qui me précède à une vingtaine de mètres. Je mâchonne un peu de viande séchée et j’aspire à une pause entre deux rochers. Nous n’avons plus aucune chance de nous abriter dans une tente de nomade, comme nous l’avons fait au début de notre périple ; les derniers troupeaux de yacks, nombreux il y a quatre jours, sont bien loin derrière nous.
La brume est maintenant omniprésente et la neige tombe doucement sur un sol dur.
Voici un jour entier que nous avons perdu de vue le Za Qu et soudain, au sortir d’un défilé, je le retrouve. Une éclaircie me permet de mieux le distinguer : un torrent qui se glisse entre des blocs de roche grise recouverts de neige. L’eau coule vivement sous une pellicule glacée. L’altimètre que je sors difficilement de la poche de mon vêtement raidi par le gel, indique 4.840 mètres.
Le ciel s’assombrit à nouveau. Des nuages noirs s’amoncellent au-dessus de nos têtes. La neige tombe avec force. Je sais maintenant que nous ne pourrons aller plus loin. Je fais signe de la main à Sonam et nous nous arrêtons sur un promontoire rocheux surplombant le mince cours d’eau. Il est impressionnant de réaliser que ce modeste torrent se métamorphose en un fleuve immense et généreux, dans sa course tumultueuse à travers toute la péninsule indochinoise jusqu’à la mer de Chine.
J’ai une dernière pensée émue pour Francis Garnier qui a tant lutté pour atteindre ces sources sans pouvoir y parvenir.
Tout en guidant mon cheval sur le chemin du retour, je songe aussi à tous ces hommes qui tels Mouhot ou Doudart de Lagrée, ont donné leur vie pour la connaissance de ce fleuve mythique.

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