LES ROUTES DU SEL ET DU THÉ AU YUNNAN ET AU TIBET 3

Les Tibétains de la vallée du Lancang Jiang (Mékong) ne se posent plus ces questions. Le processus de métamorphose des structures villageoises est engagé depuis trop longtemps. L’occupation du Tibet en 1950 par l’armée populaire, l’exil du Dalaï Lama en Inde du Nord, le joug imposé par Pékin à une population dispersée sur un territoire immense, ont abouti au dépeçage du Grand Tibet ; la Province autonome du Tibet est aujourd’hui coupée de ses deux grandes régions historiques : l’Amdo et le Kham.
L’Amdo, jadis le nord du Grand Tibet, fait dorénavant partie de la province de Qinghai et le Kham qui en constituait le flanc oriental est à présent à cheval sur le Sichuan, le Gansu, le Yunnan et la Province autonome du Tibet.
Il n’est pas inutile d’évoquer ces régions, car le Mékong prend sa source au sud de Qinghai, à l’ouest de Zadoi et traverse l’est du Tibet (le Kham) avant de rejoindre le Yunnan.
Le Kham connut des affrontements très violents entre l’armée populaire et les cavaliers khampa. En 1956, les soldats chinois assiégèrent le monastère de Litang défendu par plusieurs milliers de moines et de paysans. Il fut bombardé par l’aviation qui s’attaqua ensuite à de nombreux villages du Kham. Des dizaines de monastères furent investis et détruits.
Malgré la formation d’un groupe de résistance dans le sud du pays, les guerriers khampa ne purent longtemps lutter contre les troupes envoyées par Pékin pour pacifier le pays. Combat d’un autre siècle, d’une autre époque. La revanche des Chinois pouvait alors se manifester pleinement après plus de douze siècles d’humiliation. En effet, au VIT siècle, la Chine payait tribut au Tibet de Songten Gampo qui fonda Lhassa et imposa le bouddhisme à son peuple.
Aujourd’hui quelques monastères retrouvent les ors d’antan, de jeunes moines remplissent de leurs rires les cours des gompa, les monastères tibétains. Mais cela ne doit pas faire oublier la situation réelle du Tibet, plus que jamais menacé par la loi de Pékin. Les Han sont de plus en plus nombreux sur le plateau tibétain et les autorités chinoises ne tolèrent aucun mouvement de revendication, aucune manifestation de mécontentement de la part d’une population spoliée et isolée.
Combien de Tibétains vivent dans la Province autonome du Tibet ? Combien sont-ils dans les provinces voisines ? Cinq à six millions, estime-t-on, pour l’ensemble de ce qui constituait le Grand Tibet. Moins ? Plus ? On ne sait. Dans tous les cas, un chiffre dérisoire si on le compare à la population globale de la Chine.
L’avenir du Tibet est entre les mains des Chinois et dépend d’eux seuls, car la communauté internationale semble beaucoup plus soucieuse de préserver des liens avec le plus grand marché de la planète que de faire respecter les droits humanitaires les plus élémentaires.
Ce sont les idées qui m’animent en suivant à pied, les caravaniers khampa sur la rive gauche du Lancang Jiang. Trois hommes d’une trentaine d’années, regard de braise sous de lourdes tresses retenues par un bandeau rouge, marchent devant moi, tenant leurs chevaux par des longes de chanvre. De longs poignards pendent à leur ceinture dans des fourreaux de métal ouvragé. Ils sont les descendants de ces redoutables guerriers qui se sont courageusement opposés aux soldats de l’armée populaire.
Comme le faisaient leurs pères et avant eux les pères de leurs pères, ils transportent sur leurs mules du thé du Yunnan et d’autres marchandises qu’ils vont échanger contre du sel de Yanjing, un village au sud du Tibet. Ils se dirigeront ensuite vers un marché yunnanais pour écouler cette denrée si recherchée ou vers des villages isolés des Mian Mian Shan, une chaîne de montagnes qui sépare les vallées du Mékong et du Yang Tsé Kiang.
Ce matin, à l’aube, nous sommes arrivés à Yanjing. En contrebas du village dont le nom signifie “le puits de sel”, de part et d’autre du Lancang Jiang, des terrasses s’échelonnent sur les flancs des rives escarpées. Leur surface scintille sous les rayons du soleil. Une multitude de bassins, des fares ou des œillets (pour utiliser une terminologie de paludier guérandais), révèlent leurs contours au débouché d’un sentier accidenté.
Des femmes, très jeunes pour la plupart, commencent leur journée de travail à l’aube par une descente dans les puits creusés à quelques mètres du fleuve. Elles remplissent de lourds portoirs en bois, contenant une trentaine de litres d’une eau saumâtre qu’elles vont déverser dans un premier bassin. Cette eau décantera durant plusieurs jours puis sera hissée au niveau d’un second bassin et d’un troisième… Labeur de Sisyphe ! Elles doivent emprunter des passages étroits et sinueux, des galeries, pour contourner les piliers soutenant les bassins supérieurs.
Au terme du cycle, en fin d’après-midi, lorsque le soleil a surchauffé l’eau des bassins les plus élevés, apparaît une fine pellicule de sel. Les femmes utilisent alors des salgailles et tracent d’élégantes rosaces à la surface de Y œillet, avant de recueillir le sel dans des paniers larges et plats.
Transporté par des hommes, cette fois, jusqu’à une terrasse surplombant les salins, le sel est enfin mis en sac et stocké dans des réserves en attendant d’être acheté par des négociants et emporté par les caravaniers khampa.
Dure tâche que celle de ces hommes et des femmes de Yanjing. On peut aisément imaginer qu’au Moyen Age, les travailleurs des salins connaissaient les mêmes conditions d’existence. Que dire de l’état de leur peau et de leurs vertèbres après des années de transport d’eau et de sel. Je n’ai pas rencontré de femmes de plus de vingt-cinq ans dans les salins de Yanjing.
Sel de vie, sel indispensable à des centaines de milliers de villageois des régions environnantes. Comme jadis en Occident, l’importance du sel est telle qu’il représente une monnaie d’échange. Chez les Romains, les légionnaires recevaient une partie de leur solde en sel, c’était le salarium, à l’origine de notre mot “salaire”.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*