LES ROUTES DU SEL ET DU THÉ AU YUNNAN ET AU TIBET 2

De retour au village, les femmes vident le contenu de leurs paniers faits de lattes de bambou tressées, dans un four rudimentaire abritant une sorte de wok. Les feuilles de thé sont brassées dans un bain de vapeur. Elles se vrillent et se tordent en longues spirales d’un vert sombre. Après quelques dizaines de minutes, les Jinnuo étalent les feuilles sur des paji, larges plateaux de bambou, pour pouvoir les rouler à la main. Enfin les femmes se redressent et déposent les feuilles en longs et lents mouvements sur une terrasse écrasée de soleil. Si celui-ci est masqué par les lourds nuages de la mousson, si une averse survient, le thé est rentré à l’abri avant d’être étalé à nouveau jusqu’au séchage complet. Puis une dernière phase consiste à sélectionner les feuilles et en dégager les impuretés.
Karine m’explique, au cours d’un frugal repas partagé avec nos hôtes jinnuo, que le thé sera ensuite transporté dans une réserve commune. Périodiquement, des marchands viennent choisir et acheter les précieuses feuilles qui seront transportées vers les marchés de la région ou les boutiques de Kunming. Le thé pu ’er peut alors atteindre des prix élevés. Plus tard, nous retrouverons ce thé dans des villages tibétains, à plus de mille kilomètres de ces collines de Xishuangbanna.
Pour l’heure, nous cheminons lentement sur la rive gauche du Mékong, au nord de Jing Hong. Nous voulons faire une reconnaissance du fleuve au-delà de son dernier tronçon navigable. Il y a quelques heures, un bateau nous a déposés sur la berge recouverte d’une épaisse végétation.
Bien que nous soyons très en amont des rapides de Tang Ho, entre Haut-Laos et Birmanie, je songe à Francis Garnier qui en juin 1867 avait effectué sa dernière journée de marche le long du fleuve. Nulle volonté de ma part de m’identifier au célèbre voyageur, mais le désir cependant de tenter de revivre ce que cet homme a pu ressentir lors de ses derniers moments d’exploration du Mékong, car il lui fut impossiblè par la suite de le rejoindre. Peut-être en avait-il alors la prescience puisqu’il écrivait plus tard dans son journal de route : “Ce passage solitaire du Mékong, l’un des derniers qui me fut donné de voir, est profondément resté gravé dans ma mémoire.”
Cent vingt-cinq ans plus tard, mes pas s’enfoncent dans le même sable blanc déposé par les eaux du fleuve. Les roches des berges sont modelées, sculptées par la course violente de la masse liquide qui dévale des Tanggula Shan, au cœur du Tibet.
Devant moi se dressent maintenant les parois sombres d’un défilé. Sur plus de mille kilomètres ie fleuve taille sa route, tantôt avec véhémence, tantôt avec douceur lorsque la vallée soudain s’élargit.
Les plantations d’hévéas du Xishuangbanna font place à la forêt. Le bambou disparaît. Des collines couvertes de théiers alternent avec les rizières à étages.
Dans l’eau jusqu’aux genoux, les femmes lissu repiquent des plants de paddy. Des enfants guident un énorme buffle vers un village que l’on devine grâce à un mince filet de fumée bleue qui s’élève au- dessus de la crête des arbres.
Nu, Hani, Wa, Yi, Bai, Dai, Lissu, Lahu, Jinnuo composent l’ensemble des minorités que l’on rencon-tre dans la vallée du Mékong, au Yunnan.
Cette grande province chinoise de quarante millions d’habitants (donc faiblement peuplée) est probablement la plus riche en populations “non han”. Vingt-quatre minorités y sont officiellement recensées. Ces populations ne suivent pas toutes les préceptes du Bouddha. Alors que des sources au delta, le bouddhisme tisse des liens serrés entre les peuples du Mékong, ici domine l’animisme. Le christianisme, grâce à l’action de nombreux missionnaires européens, français en particulier, s’est infiltré dans certaines vallées reculées et l’islam se maintient discrètement dans la région de Dali et du lac Erhai.
Si les costumes traditionnels permettent au voyageur de différencier assez aisément les tribus dans ces formidables rassemblements humains que sont les marchés hebdomadaires, si les fêtes des semailles ou des récoltes demeurent caractéristiques de telle ou telle minorité, il est beaucoup plus difficile de distinguer les différentes familles linguistiques : les Nu, les Hani, les Yi, les Bai, les Lissu, les Lahu, les Jinnuo appartiennent au groupe tibéto-birman, les Wa au groupe mon-khmer alors que les Dai sont apparentés aux Thaïs.
L’architecture traditionnelle au Yunnan est souvent magnifique. Encore relativement présemés, les villages des minorités nationales conservent des caractères inchangés depuis des générations. Mais si la pagode de Menghai, avec son plan octogonal original fera toujours l’admiration des voyageurs du futur, combien d’autres temples, d’autres sanctuaires disparaîtront dans les années à venir ? Et combien de villages seront rayés de la carte pour être remplacés par des ensembles en béton à la chinoise ?

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