LE FOU DU FLEUVE

Un lourd clapot s’écrase sur l’étrave de la pirogue lao, tandis que le cri des insectes monte de la jungle, s’amplifie, devient assourdissant, terrifiant. Un homme jeune, européen, allongé sous un abri de palmes construit au-dessus de l’embarcation, se lève brusquement. Sa tunique d’officier de marine est ouverte sur son torse nu. Son corps enfiévré tremble. Ses mains crispées sur ses oreilles ne peuvent faire écran à la stridence des cigales. Sa tête va éclater. Il devient fou.

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Le marin annamite qui le veillait se précipite, cherche à le retenir. L’officier plonge en hurlant dans l’eau sombre du fleuve. Il disparaît dans les tourbillons du Mékong et les ombres du crépuscule.
Une pirogue se détache de la rive. Des bras se tendent fébrilement vers une main qui émerge encore. Francis Garnier est hissé à bord, à demi-noyé. Il est sauvé.
A l’aube, il a retrouvé la raison et l’appétit. Voici vingt-deux jours qu’il ne s’alimentait plus, que les fièvres le rongeaient. Le fleuve, son fleuve, seul objet de ses pensées depuis des années a failli l’em¬porter à tout jamais. Il repose maintenant au fond de l’une de ces pirogues qui remontent le Mékong, la “Mère des Eaux”, vers les rapides de Keng Luong. Sous ses yeux défilent les rives luxuriantes du grand fleuve indochinois et ses pensées le ramènent quelques semaines plus tôt, un certain 5 juin 1866.
Ce jour-là, deux canonnières appareillent en rade de Saigon pour mettre le cap sur My Tho, au cœur du delta du Mékong. A leur bord, trois officiers de marine, deux chirurgiens de marine, un diplomate et une poignée de soldats français et annamites. Il ne s’agit pas de l’une de ces visites de routine de l’admi¬nistration française en Cochinchine mais du début d’une longue et audacieuse expédition. Destination : le Cambodge, le Laos, puis la Chine du Sud et enfin le Tibet où le Mékong prend sa source, du moins le suppose-t-on. Objectif : reconnaître le cours du fleuve, en dresser la cartographie, effectuer des relevés hydrographiques et des observations scientifiques sur la flore et la faune, mais aussi, et surtout devrait-on dire, sur les populations riveraines dont on ignore presque tout en cette fin de XIXe siècle.
Autre but, inavoué celui-ci : doubler les Anglais qui, partis de Birmanie, ont ouvert une brèche dans l’Empire du Milieu en jouant la dangereuse carte de l’opium. Ceci ne figure pas, bien sûr, dans les instructions de l’amiral de Lagrandière, Gouverneur de la Cochinchine, à l’intention de Garnier. Il doit seulement “comparer au point de vue commercial, la voie fluviale aux routes latérales.”(1)* Pour l’heure, le jeune officier profite de son repos forcé pour relire ses notes. Elles seront expédiées par le prochain courrier acheminé à Bangkok.
Un ordre bref rompt le silence de cette fin d’après-midi. Seul le bruit de pagaie des rameurs se fait entendre. Les pirogues se dirigent vers une plage de sable fin entre deux énormes roches granitiques. Le chef d’expédition a décidé que la Commission — c’est ainsi que l’on nomme le groupe d’exploration — passera la nuit sur la rive avant d’aborder les rapides.
C’est Ernest Doudart de Lagrée qui commande le détachement. Ce capitaine de frégate de quarante- trois ans a été nommé par le Gouverneur pour sa connaissance du Cambodge. Quelques années aupa¬ravant, il s’était lié d’amitié avec le roi Norodom, ancêtre de Norodom Sihanouk.
Bien qu’il en soit l’instigateur, Francis Garnier n’est que le second de la Commission. Son jeune âge — il n’a que 27 ans au début du périple —, son dynamisme jugé excessif, sa hardiesse, ont quelque peu effrayé sa hiérarchie au ministère de la Marine et des Colonies ainsi qu’à Saigon, jeune capitale de la Cochinchine, créée de toutes pièces par les amiraux de Napoléon III.
Né en 1839 à Saint-Etienne, Francis Garnier a participé à la campagne de Chine de 1860, puis aux opérations de Cochinchine, avant d’être attaché à l’Inspection des Affaires Indigènes. Il est alors nommé à Cho Lon, ville chinoise, jumelle de Saigon, trois ans avant l’expédition. Administrateur de la cité marchande, Garnier se révèle homme de réflexion et d’organisation autant qu’homme d’action. Il n’hésite pas à critiquer la politique timide et floue de la France en Extrême-Orient, une politique de demi- mesures, un gaspillage d’hommes et de moyens pour des résultats médiocres dans tous les cas.

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