Le Delta

Sans transition, le paysage urbain laisse la place aux rizières. Les canaux du delta forment un gigantesque réseau, une immense toile d’araignée qui enserre un triangle gorgé d’eau. Plus de cinq mille kilomètres de canaux relient les neuf bras du Mékong que les Viêtnamiens nomment sông Cuu Long, le fleuve des Neuf Dragons. Nous sommes au fond de l’un des deux paniers du Viêtnam, le second étant le bassin du fleuve Rouge. Le riz constitue la vie et la survie de 72 millions de Viêtnamiens. Non seulement le Viêtnam n’importe plus du riz comme il fut obligé de le faire dans les années de pénurie, mais il en est devenu le troisième exportateur mondial après, ironie du sort, les Etats-Unis et la Thaïlande.
Devenu la deuxième ressource du pays (avec 1 700 000 tonnes en 1993) après le pétrole, le riz est omniprésent aussi bien dans le paysage que dans les moindres aspects de la vie du delta .ALes travaux de la rizière rythment le calendrier du paysan, modèlent son corps. Labourer, semer, herser, piquer, dépiquer, repiquer, moissonner, battre, décortiquer, blanchir… sont autant d’opérations qui se succèdent au gré des saisons et suivant des rites immuables.
Des différences notables existent cependant entre des régions pourtant proches. Le paysan de Soc Trang, dans le sud du delta, n’a pas les mêmes périodes de travail que le paysan d’un village du Kandal, au sud de Phnom Penh. Riz lourd ou moyen, précipitations, terres sablonneuses ou argileuses, autant de facteurs qui conduisent le paysan à entreprendre le labourage à tel moment et à semer à tel autre.
. Aujourd’hui, les progrès dans la recherche, la mise au point de nouvelles semences et l’emploi d’engrais azotés permettent d’obtenir deux ou trois récoltes annuelles,* Des conseillers de l’Institut d’Agriculture parcourent le delta, aident et informent les paysans. Ces derniers ont vu entre 1982 et 1993 plusieurs vagues de réformes qui ont abouti à une redistribution des terres.
Khieu que je rencontre à une escale dans le delta, a acheté une batteuse fabriquée au Viêtnam. Pour la financer, il a vendu ses rizières. Des paysans viennent maintenant de loin pour lui faire traiter leur paddy, le riz brut. Le battage est une opération longue et pénible lorsqu’elle est pratiquée à la main.
Un problème existe dans le delta : le séchage du riz (et il subsistera tant que les exploitants ne dispo¬seront pas de ces coûteuses installations qui permettent à leurs homologues japonais de faire cette opération). Après le battage, on étale le riz sur les bas-côtés des routes. Bien qu’il y ait une perte due au passage des véhicules, les grains de riz peuvent ainsi sécher.
Ce triangle de 400 000 kilomètres carrés que constitue le delta laisse peu de place, peu d’espaces libres. Chaque parcelle de terre est cultivée, utilisée, chaque filet d’eau est capté.
Le paysan occupe ses temps morts à pêcher des poissons ou de minuscules crevettes dans l’eau de la rizière pour compléter l’alimentation de la famille. Certains se lancent dans la pisciculture. Les poissons mangent les pousses, les restes des plants de riz après la récolte et les paysans les capturent ensuite pour les consommer ou les vendre sur le marché.
Si le dôi moi permet aux familles du delta d’avoir le minimum’vital aujourd’hui, le niveau de vie du pays demeure l’un des plus bas du monde. Cependant, l’optimisme est de rigueur. Car si le Viêtnam continue sur sa lancée, ce n’est plus seulement vers les pays pauvres de l’Afrique ou de l’Amérique latine que le riz viêtnamien sera exporté mais vers les pays,occidentaux, plus exigeants sur la qualité et qui en contrepartie aideront le pays à reconstruire son économie minée par la guerre.
Aux abords de Sa Dec, à notre passage sous un pont de bambou, des enfants nous hèlent et nous demandent de nous arrêter. Une vieille femme, des grappes de poulets attachées aux extrémités d’une palanche, descend la pente de la berge et monte lestement à bord de notre sampan. Elle explique en riant et en dévoilant une dentition noircie par le bétel, qu’elle se rend au marché de Sa Dec pour vendre ses volailles. Sa maison est trop éloignée de la route empruntée par des bus bringuebalants et inconfortables. Le canal est pour elle le meilleur moyen de déplacement. Ses poulets largement étalés à ses pieds, calée entre un ballot de casseroles chinoises et des cartons de téléviseurs coréens, elle devise tranquillement avec Phong.
Sa Dec, un lieu incontournable dans un périple indochinois. L’école des filles de Sa Dec ; la mère de Marguerite Duras en fut la directrice durant de nombreuses années. Mon épouse qui m’accompagne lors de ce voyage, est une inconditionnelle de Duras. Elle a lu tous ses livres, vu quasiment tous ses films. J’avoue que mes sentiments sont plus mitigés. Mais nous nous sentons émus l’un et l’autre en entrant dans le jardin qui entoure l’école. Au-dessus des manguiers masquant en partie un bassin de pierres verdies par les pluies de la mousson s’élève la voix d’un écolier. Une jeune femme souriante sort sur le perron d’une classe et nous accueille. Elle est l’actuelle directrice de l’école. Durant deux heures, devant des photos jaunies et écornées, nous évoquons avec elle la jeunesse de Marguerite Duras qu’elle n’a jamais rencontrée. Elle n’était pas née lorsque l’auteur de Moderato Cantabile a quitté l’Indochine.

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