Kok Oknathey

Lorsque mon ami et photographe Vincent Halleux et moi débarquons sur l’île Oknathey au milieu du Mékong, à deux heures de sampan de Phnom Penh, une curieuse scène se présente à nous : un groupe d’hommes déplace une maison. J’avais déjà vu à plusieurs reprises sur les rives du Granc Lac des pêcheurs viêtnamiens manœuvrer leurs pesantes maisons flottantes afin d’échapper à l’échouage imposé par la décrue, c’était déjà impressionnant mais observer cette lourde maison sur pilotis traverser un jardin est autrement plus saisissant.
Un homme actionne un treuil vétuste et rudimentaire tandis qu’une dizaine de villageois surveillent les rouleaux de bois placés sous chaque pilier de la maison. Incroyable ! L’ensemble se meut lentement avec des craquements de bois torturé et de câbles d’acier tendus comme des cordes de violon. Nous retenons notre souffle, Vincent et moi, devant un spectacle qui ne semble pas vraiment surprendre les habitants du village.
Alors que l’homme du treuil nous regarde en souriant, un gros cigare artisanal fiché au coin des lèvres, An m’explique qu’il s’agit d’une pratique courante au Cambodge. Cette maison construite trop près de la berge était menacée par un effondrement probable du sol. Lorsque le niveau du fleuve baisse — de plus de dix mètres — lors de la décrue, la bordure du rivage, très élevée, devient fragile, friable et peut donc s’écrouler. Ceci, plus particulièrement sur les îles qui sont constituées par des bourrelets longitudinaux, parallèles au lit du fleuve.
Au centre de l’île, des terres basses sont recouvertes par les eaux de la crue. Pour que ces terres puissent être cultivées toute l’année, les paysans aménagent des étangs, les beng, dans lesquels ils puisent l’eau résultant de la crue. Ces beng peuvent aussi être reliés au fleuve par des bras d’eau : les prek. Ce système hydrographique traditionnel est propre au monde rural cambodgien.
Tout en regardant la maison avancer sous mes yeux comme dans un interminable et surréaliste travelling, j’écoute An me décrire une habitation khmère. Elle est toujours construite sur pilotis. Les piliers dont le nombre est invariablement pair, sont en bois très dur (du chhlik ou du sokrarri). Trois rangées de quatre piliers est la règle la plus courante, mais pour de très grandes maisons le nombre de piliers peut être de seize ou de vingt. Par contre, le nombre de marches de l’escalier sera impair (5, 7 ou 9). Simple échelle ou poutre entaillée, l’escalier permet d’atteindre l’étage qui comprend une terrasse et de larges pièces ouvertes, surmontées d’un toit à deux pentes très inclinées. Quelques nattes recouvrent le plancher de bois sombre, lisse et frais sous les pieds.
L’entrée est toujours orientée à l’est. L’ensemble de la maison est d’ailleurs bâti selon des règles rituelles et religieuses. Orientations fastes et néfastes : l’ouest symbolisant le déclin et la mort ; l’est, l’émergence du soleil et la renaissance. Déterminer le bon emplacement de la maison revient à un personnage important dans la communauté villageoise, Yachar, qui détient la connaissance des rites des anciens.
Au-dessous de la maison, entre les piliers, une cuisine sommaire est aménagée. Dans l’espace laissé libre, le paysan range le rotès, le char au timon recourbé, le joug des bœufs, la charrue, parfois des nasses pour la pêche.
A Kok Oknathey, chaque maison abrite un métier à tisser. Les femmes de l’île ont la réputation d’être parmi les meilleures tisseuses de soie du Cambodge. Les sarong et les sampot qui sortent de leurs mains sont recherchés par les élégantes de Phnom Penh. Les jeunes filles du village consacrent une grande partie de leurs journées à travailler sur les métiers, penchées sur les fils de soie aux couleurs chatoyantes.
An demande à un jeune garçon qui se balance paresseusement dans un hamac près du métier à tisser de sa sœur, de nous accompagner dans une clairière où. lui a-t-on dit, un paysan prépare du sucre de palme.
Il faut un certain temps pour que nos yeux s’habituent à la pénombre du lieu et à la fumée qui enveloppe un foyer circulaire sur lequel repose un énorme chaudron. Un homme, le sarong relevé sur ses cuisses, verse dans cette marmite de géant un jus blanchâtre contenu dans des bambous évidés, des baphong. C’est le suc de la fleur de palmier qui donnera par concentration à feu doux, un sucre brun d’assez bonne qualité.
Le suc a été récolté ce matin. L’homme a escaladé les palmiers de sa petite plantation pour inciser les inflorescences cachées entre les feuilles du palmier. L’arbre est nommé thnot en khmer, les botanistes l’appellent “borassus flamelliformis” ou palmier à sucre.
La récolte du suc est si périlleuse que jadis, dans la société cambodgienne, celui qui en faisait son métier était, dit-on, dispensé d’impôt. Aujourd’hui, les paysans pratiquent cette activité aux moments creux de l’année, entre les différents travaux qu’exige la rizière.

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