Hanoi 1954 – Hanoi 1994

“Depuis cette nuit, le Centre Isabelle ne répond plus” titre en première page le journal Le Monde dans sa livraison du dimanche 9 mai 1954.
Quelques heures plus tôt, Max Clos, envoyé spécial à Hanoi, a câblé des nouvelles terribles sur le sort des dix mille hommes du corps expéditionnaire, piégés dans la cuvette de Diên Biên Phu. Il rapporte les derniers mots du général de Castrie s’adressant par radio au général Cogny.
— “Les Viêtminh envahissent tous les points d’appui. Je sens que la fin approche mais nous nous battrons jusqu’au bout.”
— “Bien compris, vous vous battrez jusqu’à la fin. Pas question de hisser le pavillon blanc sur Diên Biên Phu après votre héroïque résistance.”
— “(…) Au revoir mon général. Vive la France.”
Ce dialogue surréaliste donne la mesure de l’état d’esprit de ces hommes qui ont “fait” l’Indochine, dans tous les sens du terme. Des hommes qui, durant un siècle, ont donné le meilleur mais aussi sans doute le pire d’eux-mêmes.
Cette bataille de Diên Biên Phu marque la fin de huit ans de guerre et le terme d’une longue aventure coloniale. Que d’occasions manquées pour ces deux peuples, le français et le viêtnamien, de mieux se comprendre. Et pourtant, combien d’hommes de grande valeur, Jean Sainteny, Pierre Mendès France, le général Leclerc, pour ne citer qu’eux, ont œuvré pour que le dialogue s’établisse avec Hô Chi Minh et son entourage. Pourquoi tant de maladresses et d’erreurs alors que les solutions étaient parfois si proches, semble-t-il ?
Quelques mois après la défaite des Français, la vie change à Hanoi. “En quelques heures, l’ancienne capitale, avec ses habitudes de luxe et de confort relatif, a été submergée par une armée de missionnaires qui ont imposé un nouveau style de vie, bouleversé les vieilles structures sociales, renversé l’ancienne échelle des valeurs morales.” Lorsque dans un article du Monde, en novembre 1954, Max Clos parle de missionnaires, il ne s’agit évidemment pas du retour des pères des Missions étrangères mais des militants du Viêtminh, “en vert pour l’armée, beige pour l’administration, gris pour la police, bleu pour le technicien. Tous ont le visage grave et sérieux qui évoque à la fois le scout, le pasteur et le fanatique religieux.”
Un bref laps de temps aura suffi aux vainqueurs de Diên Biên Phu pour transformer radicalement Hanoi, du moins ses habitants, car le gouvernement Hô Chi Minh n’a ni la volonté ni les moyens de reconstruire la ville.
Quarante ans plus tard ils sont toujours là, les hommes en uniforme et au visage grave de Max Clos.
Lorsqu’au lendemain de ma première arrivée à Hanoi je croise un flot de cyclistes sur le pont Paul- Doumer, construit par Gustave Eiffel, leur physionomie me surprend. Hommes en uniforme vert olive ou beige, femmes en tunique claire et pantalon noir poussent silencieusement leur bicyclette. On entend seulement le bruit des pédaliers, le grincement des roues sous les charges parfois énormes. Des casques kaki en feuilles de latanier émergent au-dessus d’une foule compacte, lui donnant un petit air de bataillon en marche.

A voir: tarif voyage vietnam | voyage Vietnam | cat ba et baie d’halong
Chaque matin à l’aube, des milliers de villageois traversent ainsi le fleuve Rouge pour converger vers le centre d’Hanoi.
Bâti au bord du fleuve ou plus exactement au-dessous du fleuve (car les endiguements successifs ont élevé son niveau) Hanoi a la réputation d’une capitale repliée sur elle-même, austère, figée derrière les façades d’édifices coloniaux comme l’Opéra où chanta Alexandra David-Neel, avant qu’elle ne s’aventure au plus profond du Tibet (on ne sait pas toujours que l’auteur d’“Une Parisienne à Lhassa” a fait une véritable carrière de cantatrice avant de consacrer sa vie au voyage et à l’étude des textes anciens du Tibet), ou encore derrière les maisons viêtnamiennes étroites et sombres.
Repliée sur elle-même, Hanoi l’a été durant quatre décennies. Triste, pas du tout. De larges avenues, des rues bordées d’arbres, des lacs, en font une ville aujourd’hui ouverte et agréable à vivre.
Il est vrai que depuis quelques années la ville s’encanaille, se “saigonise” comme disent certains, toutefois le relâchement des mœurs est bien tempéré et surveillé par une classe politique affaiblie mais toujours vigilante.
sjùans le paysage urbain cela se traduit par le bruit des motocyclettes japonaises, la musique disco dans les restaurant^du lac de l’Epée restituée ou la construction anarchique de villas de style américano- thaïlandais entre les rives du grand Lac et la digue — quand ce n’est pas sur la digue elle-même — fragilisant dangeureusement cet élément essentiel à la vie du fleuve et du delta. Une décision suivie d’effets immédiats a été prise par le maire d’Hanoi en 1995, de démolir ces édifices, vitrines d’une classe de privilégiés qui s’enrichit trop vite.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*