DES CHUTES DE KHONE AU TRIANGLE D’OR

Une barrière administrative et politique ne permet pas aujourd’hui au voyageur de se rendre du Cambodge au Laos. A l’époque coloniale, lorsque les deux pays faisaient partie de l’Union indochinoise, c’était une barrière naturelle qui en interdisait le passage : les chutes de Khone. Un obstacle considérable qui avait fait dire à Francis Garnier : “Aux cataractes de Khone s’arrête forcément, à moins de travaux gigantesques, toute navigation continue du Mékong.”
Sur une dizaine de kilomètres, la barrière de Khone est un ensemble de chenaux et de chutes dont certaines atteignent quinze mètres de hauteur sur un kilomètre de largeur.
Jusqu’à l’achèvement de la route coloniale n° 13 qui permet de relier Saigon à Luang Prabang en 1935, les chutes sont l’objet de défis, d’enjeux, de prouesses techniques et physiques que ne désavoueraient pas aujourd’hui les aventuriers sportifs de haut niveau.
Après la mission Garnier-Doudart de Lagrée, le gouvernement colonial considérait que pour des raisons techniques, le fleuve ne pouvait pas devenir une voie de pénétration et d’échanges avec la Chine du Sud. Rien ne fut donc imaginé pour franchir ces chutes. Par contre, après la tentative de mainmise des Siamois sur les territoires du Laos qui se solde par une opération navale dans le golfe du Siam, les Français voient la nécessité d’occuper militairement le cours laotien du Mékong. Il faut donc que des canonnières battant pavillon français puissent être acheminées jusqu’au premier bief lao.
Commence alors une longue suite de tentatives du franchissement des cataractes. Des “Fitzcarraldo” vont s’élancer à bord de chaloupes à vapeur à l’assaut des chutes dans des conditions souvent périlleuses. Un navire, l’Argus, restera même bloqué entre deux seuils durant plus de deux ans avant que son capitaine ne renonce et fasse demi-tour. Un autre téméraire fera spécialement construire à Hongkong une chaloupe adaptée à la navigation dans les chutes. Il échouera également.
Et puis, germa l’idée déjà adoptée par Brazza sur l’Ogooué de construire une voie ferrée pour pouvoir transférer, entiers ou en tronçons, des navires de guerre et de transport. Enfin, en 1919, une voie de sept kilomètres permet d’aller du sud de l’île de Khone au nord de l’île Det, reliées par un aqueduc de cent cinquante mètres de longueur.
On peut imaginer les passagers venant de Saigon, en costume blanc et casque colonial, descendre à l’embarcadère de Khone Sud pour prendre le train et embarquer à nouveau sur un navire en attente, avant de poursuivre leur voyage sur le Mékong vers Vientiane et Luang Prabang. Les marchandises suivaient le même parcours.
Vann Dy a passé plus de vingt ans aux commandes de sa locomotive, la “Paul-Doumer”. Agé de quatre-vingt-deux ans, le vieux mécanicien arbore une médaille tricolore des Travaux Publics sur une chemise de coton gris. A l’époque d’intense activité de la ligne qu’il évoque avec émotion, il portait un uniforme à boutons dorés. Sa machine, lancée à la vitesse folle de 3 km/h, traversait la jungle qui, aujourd’hui, a repris tous ses droits.; La locomotive de Vann Dy est rouillée juqu’aux essieux et les derniers mètres de rails servent de palissade aux paysans de l’île pour parquer leurs vaches qui, à défaut de trains, ne regardent passer que de rares pirogues.
Lorsqu’on remonte le Mékong en bateau, les premières difficultés surviennent lors du passage des rapides de Khemarat.
Peu avant Champassac, la longue pirogue lao dans laquelle nous avons embarqué met le cap sur la rive droite du Mékong, dominée par le Phu Khao. Son sommet évoque un immense linga qui a donné son nom à un sanctuaire khmer : Linga Parvata.
Au milieu des frangipaniers en fleurs — nous sommes en avril — se déploient les vestiges de Vat Phu, le temple de la montagne. Deux temples de pierre brune encadrent l’escalier qui gravit la colline jusqu’au sanctuaire. Chaque année, durant la saison sèche, de jeunes archéologues français, italiens et laotiens conduisent une campagne de fouilles révélant des pans oubliés de l’histoire des Khmers dont l’influence s’est étendue sur une vaste partie de la péninsule indochinoise.
En amont, sur la rive gauche, à quelques heures de navigation de Vat Phu, se dresse Paksé. Dans cette grosse bourgade du Sud, une communauté viêtnamienne regroupée autour de son église forme un noyau actif.
Plus au nord, Savannaketh n’offre que peu d’intérêt pour le voyageur pressé. Selon Jacques Népote, chercheur au CNRS, “sous cette apparence peu attrayante, l’agglomération révèle une personnalité forte et complexe”. Des Laotiens originaires de Savannaketh ont précisément fait preuve d’un caractère très affirmé : du nationaliste Kou Voravong au Président Kaysone, les hommes ayant joué un rôle important dans l’histoire du pays ne manquent pas.
Plus haut encore, sur la rive droite — la thaïlandaise — la pointe du stupa de Vat Phanom est un amer que le navigateur peut observer de très loin.
Puis le Mékong fait une large boucle. Le fleuve coule paresseu¬sement dans une vaste plaine qui tranche sur le relief montagneux de l’arrière-pays.
Vientiane est là, presque invisible, tant la ville s’étend derrière l’épaisse végétation des berges.
Au XIXe siècle, les compagnons de Garnier cherchèrent dans les ruines de Vien Chan les vestiges de l’ancienne capitale du royaume lao.

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