DES CHUTES DE KHONE AU TRIANGLE D’OR 5

Entre Chiang Saen, en Thaïlande et la frontière chinoise, le Mékong coule sur trois cents kilomètres, bordé par des parois rocheuses de couleur brune que vient parfois trancher le vert d’une forêt luxuriante. La mission Garnier avait été arrêtée par les rapides de Tang Ho. Ce fut le point extrême de la navigation qu’effectuèrent les explorateurs français. Ils continuèrent par les pistes de la Chine du Sud avant de rejoindre le Yang Tsé Kiang.
S’ils avaient poursuivi en pirogue, ils auraient rencontré à moins de cent kilomètres en amont un autre obstacle au nom sinistrement évocateur : Tang Sen Phi, les “rapides des cent mille cadavres”.
Sur cette partie de son cours, le Mékong longe les territoires shan, une région hautement sensible. C’est le secteur occidental du Triangle d’Or, son flanc birman. Si le terme “Triangle d’Or” est synonyme de trafic d’opium, le nom de la Birmanie évoque de surcroît dictature militaire et luttes de clans dominées par les “seigneurs de l’opium”.
Survivants des derniers combats qui les opposèrent aux troupes de Mao Tsé Toung en 1949, les soldats de l’armée de Tchang Kaï Chek ont d’abord cherché refuge en Indochine où ils furent désarmés. D’autres s’installèrent au début des années cinquante en Birmanie. Ces anciens du Kuomintang épousèrent des femmes yao ou shan et reprirent le chemin des rizières, tandis que d’autres constituèrent de véritables petites armées locales avec des tribus autochtones.
Depuis cette époque, ces groupes puissamment armés, dirigés par des seigneurs de la guerre et de l’opium, comme Khun Sa, contrôlent le trafic de la drogue dans le Triangle d’Or. Opium et héroïne sont le nerf de la guerre pour les groupes shan, karen, yao, kachin et quelques autres qui sont en conflit avec le gouvernement de Rangoon.
Les Birmans qui représentent 50% de la population du Myanmar se sont depuis longtemps résignés à ne contrôler que 60% du territoire de l’Union birmane et mènent une politique d’alternance de coups de poing à l’égard des tribus et de pourparlers de paix avec leurs dirigeants. Victimes d’une stratégie du “diviser pour régner”, une politique déjà bien rodée à l’époque des colonisateurs anglais, les minorités ethniques ont de plus en plus de difficultés à mettre en échec les bataillons birmans de mieux en mieux armés. D’autre part, les pays de l’ANSEA (Association des Nations du Sud-Est Asiatique) normalisent sensiblement leurs relations avec Rangoon.
Pour des raisons affairistes plus qu’économiques, les dirigeants militaires de la Birmanie sont, semble- t-il, prêts à lâcher du lest. Ils ne veulent certainement pas rester en dehors du processus de développement que connaissent la Chine du Sud et les pays de la péninsule indochinoise. C’est dans cette optique de normalisation qu’ils viennent de libérer, le 10 juillet 1995, Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix, assignée à résidence depuis 1989.
La région du Triangle d’Or risque de connaître un bouleversement sans précédent. Le Yunnan, région enclavée et loin de Canton, port chinois le plus proche, recherche des débouchés pour son minerai de fer et son pétrole. D’autre part, cette grande province chinoise n’est pas hostile à une certaine indépendance vis-à-vis de Pékin. Le Mékong peut sans doute être une voie possible pour écouler ses produits. De plus, une route circulaire est en projet. Elle relierait Jing Hong dans le sud du Yunnan, Keng Tung en Birmanie, Chiang Rai en Thaïlande et Luang Namtha au Laos.
Ce projet a une double vocation : économique tout d’abord ; ces routes permettraient d’acheminer des marchandises, reprenant ainsi les anciennes pistes caravanières. Et touristique : de nombreux hôtels sont déjà construits ou le seront bientôt à Jing Hong et à Chiang Rai, proche de Chiang Mai, la capitale du nord de la Thaïlande. D’autres sont en cours de réalisation : des palaces cinq étoiles, entre Chiang Saen et Chiang Khong, au bord du fleuve et au centre du “Triangle”. Un gigantesque casino est déjà en travaux sur une île du Mékong.
Ce qui était, il y a peu, une terre d’élection pour de jeunes aventuriers en mal de sensations fortes et de fumées envoûtantes, deviendra d’ici peu une région de passage pour groupes de touristes occidentaux et asiatiques. Ils visiteront pêle-mêle et dans l’urgence les tribus akha ou hmong aux prestations tarifées, les pagodes de Chiang Mai et les villages dai traditionnels du Xishuangbanna.
Les ethnologues peuvent être inquiets. On les comprend. Comment vont évoluer les micro-sociétés qui composent, au cœur de la péninsule indochinoise, un extraordinaire ensemble humain ? Quel est le destin des “mangeurs de forêts” de Georges Condominas ? Interviewé par Georges Francis pour le journal le Mékong, l’ethnologue se dit soucieux de l’utilisation des rituels (chants et danses) pour séduire les touristes. “Coupés de leur dimension religieuse”, ces rituels n’ont plus de sens, “ils ne veulent plus rien dire, ni pour les spectateurs, ni à terme, pour ceux qui les pratiquent.”
Une double contrainte existe aujourd’hui. Dans certains cas, les gouvernements ne préserveront l’identité des minorités que si elles représentent un potentiel touristique… et par sa nature même le tourisme menace ces minorités dans leurs valeurs profondes.
Un autre problème majeur existe dans cette région que l’on nomme toujours le Triangle d’Or : celui du bois. Et plus particulièrement le teck, très recherché pour ses qualités par les acheteurs occidentaux. Il est résistant et imputrescible. Les Thaïlandais ne coupent plus que rarement le bois de teck dans les montagnes du Nord depuis 1989, selon des quotas extrêmement rigoureux afin de respecter l’équilibre écologique de cette région longtemps menacée. C’est là une démarche très louable et j’ai vu des pépinières de teck superbement entretenues entre Lampang et Ngao. Mais si les Thaïlandais ont le souci de préserver leurs forêts, ils n’hésitent pas à se procurer, par tous les moyens, en Birmanie, au Laos et au Cambodge, des milliers de tonnes de bois de teck et d’autres essences rares destinées au marché international. Comme pour l’opium, ils ne sont finalement que le maillon intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs.
Dans quelques années, en Chine du Sud et en Indochine, émergera certainement une prise de conscience face à un réel danger de déforestation et les autorités prendront alors les premières mesures de sauvegarde de leurs forêts. Mais ne sera-t-il pas déjà trop tard ?

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