DES CHUTES DE KHONE AU TRIANGLE D’OR 4

A deux heures de navigation, au point de rencontre des eaux claires de la Nam Ou et des flots jaunes du Mékong, s’élèvent des falaises immenses. Sur la rive droite, les bouddhas des grottes de Pak Ou veillent sur le fleuve et les voyageurs qui s’aventurent dans ces contrées lointaines. Les piroguiers laos ne manquent jamais de déposer des offrandes au pied des statues au visage empreint de bienveillance et de sérénité. Rassurés, ils peuvent continuer leur route vers Ban Houei Sai et Chiang Khong. Trois cents kilomètres de navigation à partir de Luang Prabang, une navigation longue et monotone qui n’est interrompue que par le seul franchissement des rapides de Keng Le.
Le monde des Laos des plaines est loin, bien loin en aval. Nous sommes ici dans l’univers des peuples de la jungle et de la montagne. Que l’on remonte la Nam Ou vers le nord-est ou que l’on suive à partir de Pak Beng la piste qui longe la Nam Beng vers Muang Xay et Louang Namtha, on sillonne le Haut-Laos des minorités ethniques.
Que ce soit au Viêtnam, en Thaïlande, en Chine du Sud ou au Cambodge, les termes “minorités ethniques” ou encore “tribus” reviennent dans la bouche des voyageurs. Ces peuples, montagnards pour la plupart, ont tous un point commun : ils pratiquent l’essartage, la culture sur brûlis et plus particulièrement celle du riz qui est, comme pour les peuples des plaines, la base de leur alimentation.
Le riz est une plante surprenante qui “prospère aussi bien sur terrain inondé qu’en terrain sec”, écrit Pierre Gourou, car “elle n’a pas les racines d’une plante aquatique.” Au Laos, le riz peut aussi bien pousser dans les régions inondées des environs de Vientiane que dans les champs d’un village hmong (ou méo) à mille cinq cents mètres d’altitude. Les paysans hmong brûlent des parcelles de forêt puis ensemencent sommairement le sol préparé : les hommes creusent des trous à l’aide de plantoirs primitifs avant que les femmes n’y déposent les grains de paddy. Six à neuf mois s’écoulent entre la forêt que l’on incendie en avril et la récolte qui se fait de fin septembre à décembre.
Comme les Yao, les Hmong pratiquent cette culture sur le même essart durant trois ans. Epuisée, la terre ne se prête plus à la culture. Les Hmong doivent changer d’emplacement tous les quinze ans environ pour retrouver des terres vierges et ainsi recommencer le cycle de l’essartage.
Dans la mosaïque des ethnies des hauts plateaux indochinois, les Hmong ont eu un destin particulier. Durant une trentaine d’années, ils ont été utilisés par les forces d’occupation française et américaine.
Les Français avaient recruté environ cinquante mille Hmong, soit au Tonkin (Diên Biên Phu est entouré de villages hmong) soit au Laos. A leur tour, les Américains armèrent des milliers de Hmong sous le commandement du fameux général Vang Pao qui tenait la base de Long Tieng dans la plaine des Jarres. C’est de là que les Américains menaient, sous couvert des activités d’Air America, certaines opérations de la “guerre secrète”. Officiellement, il n’y avait pas de guerre au Laos, car selon les termes des accords de Genève le pays était alors neutre. En réalité, les services secrets américains tentaient de détmire les bases du Pathet Lao et les réseaux de la piste Hô Chi Minh.
En échange de la collaboration des Hmong, les Américains ravitaillaient leurs villages et écoulaient leur production d’opium grâce aux avions d’Air America. Politique somme toute guère différente de celle menée par la R.O., la Régie française de l’Opium, qui approvisionnait dans les années quarante les fumeurs chinois, indochinois et français. Il est vrai qu’à l’époque les laboratoires pharmaceutiques demandaient à être largement fournis en opium pour la fabrication de certains médicaments.
Après la chute de Vientiane aux mains du Pathet Lao, les Hmong s’enfuirent et se réfugièrent dans les camps thaïlandais. Certains d’entre-eux purent s’envoler vers les Etats-Unis ou même vers la Guyane française, où ils représentent de nos jours un petit groupe dynamique de maraîchers approvisionnant les marchés de Cayenne, de Kourou et de Saint-Laurent-du-Maroni. Le parcours de ces derniers est caractéristique de la faculté d’adaptation du peuple hmong. Leurs ancêtres ont commencé à émigrer du sud de la Chine à partir du XIIe siècle, fuyant les répressions des Han. Ils ont d’abord occupé les hauts plateaux de l’Indochine avant de gagner le “nouveau monde”.

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