DES CHUTES DE KHONE AU TRIANGLE D’OR 3

“Vous voulez atteindre le Tibet, les sources de ce fleuve que je connais si bien, mieux que personne… Il y a quelques années, je vous aurais accompagné avec enthousiasme. Maintenant, c’est trop tard. Mon Tibet à moi est ailleurs, bien au-delà.”
A une quarantaine de kilomètres en amont de Vientiane, la vallée s’étrangle, se resserre. Des confins de la Chine et de la Birmanie à la plaine de Vientiane, le fleuve se fraie un chemin entre des rives couvertes d’une végétation épaisse. Sa largeur oscille entre cent et cent cinquante mètres, guère plus. Lorsqu’on remonte le Mékong, peu après Chiang Khan sur la rive thaïlandaise, le fleuve fait soudain un coude et passe du sud-ouest au nord puis au nord-est jusqu’à Luang Prabang.
A deux mille kilomètres du delta, au confluent du Mékong et de la Nam Khan, Luang Prabang dresse les pointes dorées de ses pagodes aux toits vernissés. L’ancienne cité royale est sans doute l’une des plus belles villes de la vallée du Mékong. Investie par les Pavillons Noirs mais épargnée par les Siamois qui avaient mis à sac Vientiane, préservée par les colonisateurs français, Luang Prabang peut aujourd’hui s’enorgueillir de la splendeur de ses édifices religieux. De part et d’autre du Mékong, plusieurs dizaines de monastères reprennent vie depuis que le gouvernement ne limite plus de manière intransigeante le nombre de bonzes. Chaque année, on voit de plus en plus de jeunes Laotiens prendre la robe de novice. Luang Prabang en compterait aujourd’hui un demi-millier pour environ cent cinquante moines.
Chaque jour, à l’aube, ils vont quêter leur nourriture à travers les rues de la ville. Sur le pas de leur porte, des femmes agenouillées offrent à chacun une cuillerée de riz gluant. Sans un mot, compassés et un peu gauches dans leur robe safran toute neuve, les novices suivent leurs aînés vers le monastère tout proche.
Les plus importants de ces monastères sont regroupés autour du Palais Royal, reconstruit au début du XXe siècle. L’atmosphère morose qui se dégage des grandes salles désertes de ce palais laisse imaginer ce que devaient être les dernières années du règne de Savang Vathana qui y vivait reclus.
Ses demi-frères animeront les ultimes épisodes de l’histoire indochinoise par leurs querelles et leurs divergences politiques ; Phetsarat fondera le mouvement indépendantiste “Issara”, Souphanouvong s’alliera avec les communistes viêtnamiens, tandis que Souvanna Phouma mettra tous ses espoirs dans une indépendance promise par les Français.
Vat Xien Thong a échappé à la destruction entreprise par les Pavillons Noirs pour la simple raison que leur chef y avait établi son quartier général. Ce monastère possède des richesses architecturales exceptionnelles qui sont, hélas, masquées par une peinture acrylique dorée donnant aux bas-reliefs une uniformité regrettable. Autrefois, les frontons et les panneaux des temples étaient recouverts de feuilles d’or et les détails des sculptures apparaissaient alors dans toute leur beauté.
L’UNESCO devrait, semble-t-il, envisager un plan de sauvegarde des pagodes de Luang Prabang, mais pour l’heure, le manque de crédits amène les bonzes à utiliser ce badigeon déjà largement diffusé en Thaïlande pour la restauration des édifices religieux.
Si Vat Xien Thong est le plus connu, le plus visité par les voyageurs qui se rendent au Laos, d’autres monastères méritent aussi qu’on leur consacre quelques heures, que l’on prenne le temps d’admirer les pirogues de course qui dorment sous un abri à l’ombre de Vat Sène ou de flâner entre Vat Visun et le That Phanun, plus connu sous le curieux nom de That Mak Mo, le stupa de la pastèque.
Il faut passer plusieurs jours à Luang Prabang, découvrir les petites ruelles proches du marché où, chaque matin, des paysans lao et des montagnards hmong ou yao offrent sur le trottoir leur production de fruits et de légumes ; descendre en fin d’après-midi la volée de marches qui s’enfoncent dans les eaux du fleuve pour traverser celui-ci en pirogue et découvrir sur la rive opposée les splendides fresques anciennes de Vat Long Khoun avant qu’elles ne soient restaurées…
Luang Prabang est dominé par le Phou Si, une colline de près de cent mètres de hauteur symbolisant la montagne cosmique. Selon une légende lao, deux ermites vinrent un jour en ce lieu et crurent voir dans le mont un gigantesque tas de riz. Considérant le site éminemment propitiatoire, ils placèrent une lourde pierre au confluent du Mékong et de la Nam Khan, pierre qui devait marquer le premier fondement d’une cité qui deviendra plus tard Luang Prabang, capitale du Lane Xang, le royaume du million d’éléphants.
Le Lane Xang fut fondé par Fa Ngum, prince lao élevé à la cour d’Angkor. A la tête de troupes khmères, Fa Ngum fit la conquête des principautés de la vallée du Moyen-Mékong, réalisant ainsi le premier Etat lao unifié. Influences khmères et bouddhisme pénétrèrent alors dans cette région de montagnes sauvages, traversée par le fleuve.

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