DES CHUTES DE KHONE AU TRIANGLE D’OR 2

La première Vientiane avait été dévastée par les Siamois quelques années avant le passage des explorateurs. Dans l’ancien temple du palais, détruit par les soldats siamois, Louis Delaporte dessina des bouddhas de bronze au sourire ambigu. De ce Vat Phra Kéo, les Siamois emportèrent un bouddha d’émeraude qui est dans le Vat Phra Kéo du Palais Royal, à Bangkok, l’objet d’une attention et d’une surveillance… toute particulières. Les Laotiens ne manquent jamais l’occasion de rappeler à leur remuant voisin que cette précieuse relique devra un jour leur être restituée.
Après le sac de la capitale, les Siamois s’empressèrent de développer sur la rive opposée, la nouvelle ville de Nong Khai.Cette petite cité thaïlandaise est aujourd’hui un point de passage important dans la vallée du Mékong. C’est en effet de Nong Khai que le Pont de l’Amitié s’élance au-dessus du fleuve pour atteindre la rive laotienne, à une dizaine de kilomètres au sud de Vientiane.
Construit par les Australiens, inauguré en 1994 par le roi Bhumipol Rama IX, ce pont symbolise l’ouverture du Laos sur le monde extérieur, ou plus exactement sur la Thaïlande, ce qui est somme toute fort différent. La crainte d’être absorbés par leurs entreprenants voisins paralyse littéralement les Laotiens. Les premiers signes d’une “invasion siamoise” commerciale et culturelle sont perceptibles. Evidents même. Au cours de trois séjours à Vientiane entre 1992 et 1995, j’ai vu dix banques thaïlandaises ouvrir des succursales. Il n’y en avait aucune lors de mon premier voyage. Par le biais des chaînes de télévision thaïlandaises, les Laotiens sont sortis de leur sommeil culturel et rêvent de produits de luxe et de voitures climatisées. Tant que le revenu annuel par habitant demeurera inférieur à 200 dollars, ce rêve deviendra difficilement réalité. La vieille garde communiste, au pouvoir depuis 1975, demeure vigilante et prudente. Mais, après la construction du pont de Nong Khai, que certains appellent déjà “le pont du Sida”, que reste-t-il de son pouvoir de décision et de son champ d’action ?…
L’ouverture voulue par tous et plus particulièrement par le “grand frère” viêtnamien, peut être une arme à double tranchant. D’un côté un développement certain du pays qui en a fort besoin, de l’autre un assujettissement à la Thaïlande et un abandon des valeurs traditionnelles.
“La condition d’Etat-tampon” évoquée par le géographe Christian Taillard, spécialiste du Laos “est une constante de son histoire depuis les origines mêmes.”
Cependant, ce petit pays de moins de 5 millions d’habitants, dont les principales richesses, en dehors de la riziculture, sont le bois et la production d’énergie hydro-électrique, richesses réservées essentiel¬lement à la Thaïlande, client privilégié, ne peut plus rester dans une position d’attente. Avec une crois¬sance faible par rapport à certains de ses voisins (6% en 1995) et un taux de croissance démographique relativement élevé (3% en 1995), le Laos doit faire rapidement des choix.
Le voyageur qui a connu le Laos avant 1992 et qui y retournera dans dix ans, aura sans doute un choc car, Vientiane, qui n’est encore qu’un gros bourg de campagne, va sans doute très vite se métamorphoser en un petit Bangkok.
Je me souviens encore de ma première arrivée à Vientiane et de l’impression d’atterrir sur l’aérodrome d’une petite ville française des années cinquante. Lorsque j’ai changé quarante dollars au guichet de la banque de l’aéroport, j’ai reçu un tel volume de billets de banque, un si grand nombre de kips, que j’ai dû me procurer un sac pour les emporter. En montant dans le seul taxi disponible, j’ai eu la curieuse sensation d’avoir fait un hold-up.
Avant de quitter Vientiane, je veux revoir Louis Voitel que j’ai rencontré à plusieurs reprises durant mes séjours dans la capitale laotienne. Louis Voitel est le petit-fils d’un membre de la mission Auguste- Pavie qui fit deux voyages de reconnaissance du Moyen-Mékong en 1886 et en 1889-
D’une famille originaire de Saint-Nazaire, Louis Voitel a passé sa vie au Laos, abandonnant définitivement les rives de la Loire pour celles du Mékong qui fut pendant de nombreuses années sa raison d’être. Ingénieur, il a dessiné et construit la plupart des navires et des barges que l’on voit aujourd’hui sur le fleuve. Mais il était avant tout homme d’action, navigant des mois durant, à la barre de l’un de ces navires entre Saigon, Vientiane et le Haut-Laos.
Aujourd’hui, alors que je suis venu l’entretenir de mon projet de remonter le Mékong jusqu’à ses sources, il me parle d’une autre aventure : la connaissance de soi. Bouddhiste, il pratique quotidiennement la méditation et fait de fréquentes retraites dans un monastère proche de Vientiane.

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