Cân Tho

Cinq heures du matin. Une lumière rose et bleue rend indistincts les contours des quais, les formes des navires et des pirogues amarrés dans un formidable désordre. Une foule d’hommes et de femmes s’activent à décharger les sampans. Une famille partage un repas sur le roof de l’une des embarcations. Un rire fuse, un enfant pleure.
Des sacs de riz et de noix de coco sont transportés vers des cyclo-pousse et des camionnettes qui se pressent aux abords de l’embarcadère. Des paniers de fruits et de poissons filent dans des venelles sombres et étroites. Des femmes en pantalon noir franchissent d’un pas rapide et saccadé les quelques mètres qui séparent le fleuve du marché.
Le soleil éclaire maintenant le visage de l’oncle Hô dont la statue immense, étrangement recouverte d’une peinture gris métallisé, domine le port. Au cœur du delta, Cân Tho joue un rôle important dans la vie économique du Sud. Centre rizicole de l’époque coloniale, Cân Tho a depuis 1966 une université accueillant aujourd’hui plus de 4000 étudiants. Son président, le professeur Vo Tong Xuan, regrette que seuls deux cents d’entre eux se soient inscrits en agronomie. Médecine et branches commerciales sont nettement plus prisées par une jeunesse qui considère l’agriculture comme une activité certes vitale mais ancestrale et passéiste. Peu de familles viêtnamiennes peuvent se vanter de n’avoir aucun lien avec le monde rural. Il est bien évident qu’un jeune Viêtnamien de dix-huit ans préfère être employé dans une banque de Saigon que de passer huit ou dix heures par jour les pieds dans la boue des rizières.
La surprenante cathédrale de Cân Tho rappelle au voyageur que le christianisme a marqué la société viêtnamienne et plus particulièrement celle du delta du Mékong. Le Nam Bo, ex-Cochinchine, n’est devenu territoire viêtnamien qu’au XVIIL siècle. Auparavant, la région faisait partie de l’Empire khmer (environ 800 000 Khmers, les Khmers Krom, vivent toujours sur les terres du delta) et a connu différentes influences culturelles et religieuses au cours des siècles. Bouddhisme cambodgien, confucianisme chinois ou catholicisme des missionnaires européens ont donné des formes syncrétiques assez étonnantes. Le Cao daïsme, fondé par Ngô Vân-Chieu en est l’expression la plus originale. Bouddha, Lao-Tseu, Confucius, Jésus côtoient Victor Hugo et Camille Flammarion dans les chromos du panthéon cao daïste qui décorent les édifices religieux de la secte.
A Tây Ninh où est né le mouvement, dans les années 1920, un grand temple et la résidence de Gia Tông le chef de la communauté, constituent le cœur du Cao daïsme. La secte a joué un rôle non négli¬geable dans l’histoire récente du Viêtnam. Dans le jeu des alliances et des affrontements entre Français et Viêtnamiens, puis entre Japonais et Français et enfin entre Nord-Viêtnamiens et Sud-Viêtnamiens, la carte cao daïste fut maintes fois utilisée. Dans les années 1940, les fidèles dépassaient tout de même le chiffre de quatre millions, une force avec laquelle il fallait compter.
D’autres sectes ou organisations politico-religieuses comme celles des Binh Xuyen ou des Hoa Hao prirent également une part active dans les conflits coloniaux, puis entre le Nord et le Sud, et cela jus¬qu’en 1975.
De par sa nature marécageuse, ses secteurs difficiles d’accès, le delta constituait de toute évidence un sanctuaire idéal et une base arrière inexpugnable pour les opposants aux régimes en place, que ce soit le Gouvernement général de l’Indochine ou celui de Ngô Dinh Diêm. La célèbre plaine des Joncs largement évoquée par les militaires français abritait une importante base viêtminh durant la guerre d’Indochine.
C’est précisément cette région que nous longeons maintenant et que nous laissons à l’est du Mékong. Dans le calme d’une fin d’après-midi torride, le sampan sur lequel nous avons embarqué à Can Tho se dirige vers le nord, vers le Cambodge. Un chargement d’ananas destiné à Phnom Penh encombre le pont du navire. Avant la tombée de la nuit, nous atteignons Châu Dôc. A l’ouest de la petite ville le mont Sam domine la plaine traversée par le canal Vinh Té, œuvre colossale réalisée par l’empereur Minh Mang au XIXe siècle, marquant ainsi les limites du royaume du Cambodge et les terres du Viêtnam du Sud qu’il avait annexées.
Au fur et à mesure que nous progressons sur le fleuve, les habitations prennent de la hauteur. Deux pays, deux cultures. Les Viêtnamiens construisent près du sol, les Cambodgiens élèvent leurs maisons sur de hauts pilotis selon des règles strictes et immuables.
Nous laissons aussi un peuple qui ne saurait se passer de baguettes à table pour aller à la rencontre des Khmers qui utilisent la cuillère ou prennent la nourriture avec les doigts comme les Laos.
Autre différence dans les traditions des deux populations : au Viêtnam, la femme porte des pantalons amples et souples, la Cambodgienne le sampot, une jupe droite qui s’arrête à dix centimètres du sol, ainsi que le krama, une étoffe écossaise rouge ou bleue qui sert à tout (écharpe pour protéger la tête, pagne pour le bain ou même hamac pour le bébé).
Ces variations culturelles facilitent grandement l’approche du voyageur qui se rend en terre indochinoise pour la première fois. Çar elles permettent de savoir immédiatement si l’on se trouve en milieu cambodgien ou viêtnamien.

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