CAMBODGE

Le drapeau cambodgien orné des cinq tours d’Angkor Vat flotte au-dessus d’une modeste construction juchée au sommet d’une île du Mékong : le poste frontière viêtnamo-cambodgien.
L’officier de service est complètement débordé. Ses hommes lui apportent des documents à signer ; l’un d’eux le hèle, désignant un ahurissant convoi de bateaux et de radeaux amarrés les uns aux autres qui s’approche lentement de l’île. Plusieurs centaines de personnes sont massées sur la rive, guettant avec anxiété la progression des nouveaux arrivants, assis en rangs serrés sur les bambous de leur étrange navire. Le long des berges du Mékong, des embarcations de toutes dimensions et des maisons flottantes composent un extraordinaire camp de réfugiés.
Car il s’agit bien de réfugiés, m’explique le lieutenant Ieng Saphœun. Deux semaines auparavant, vingt-sept pêcheurs viêtnamiens ont été massacrés sur le lac Tonlé Sap, vraisemblablement par un commando khmer rouge. Un mouvement de panique s’est alors emparé de la communauté viêtnamienne du Cambodge. Beaucoup se sont regroupés en convois flottants et, tirés par des remorqueurs de fortune, ont traversé le Tonlé Sap puis ont atteint la frontière par le Mékong ou le Bassac. D’autres ont loué des véhicules pour atteindre par la route leur pays d’origine.
Heures de violence et de barbarie, rappel d’un terrible affrontement entre 1975 et 1979- Heures noires qui ont vu les membres de l’Angkar, l’organisation khmère rouge, massacrer le quart de la population cambodgienne, mais aussi des Viêtnamiens. On ne sait pas toujours quqj l’importante communauté viêtnamienne vivant depuis des générations dans la vallée du Mékong et sur le Tonlé Sap. a payé un lourd tribut dans la tourmente khmère rouge. Les médias ne parlaient pas encore de purification ethnique. Ils étaient quatre cents mille au début des années 1970 sur moins de sept millions de Cambodgiens.
Ils sont revenus progressivement après 1979 lorsque les troupes viêtnamiennes ont occupé le Cambodge. Le retrait des bo doi, décidé par Hanoi en 1989, ne les a pas entraînés dans un retour vers la mère-patrie. Enfin, la présence des vingt-deux mille hommes des forces de l’ONU durant dix-huit mois a évité que les sentiments nationalistes exacerbés par les Khmers rouges, toujours présents et actifs, n’en fassent à nouveau les victimes d’émeutes racistes.
Ces Viêtnamiens ont leur place dans la société cambodgienne, en particulier les pêcheurs qui vivent et travaillent sur les fleuves et les lacs. Les autres, d’immigration plus récente, exercent des petits métiers à Phnom Penh et dans les autres villes du Cambodge : ouvriers du bâtiment, artisans, vendeurs ambulants. La surpopulation et le chômage, au Viêtnam, les poussent à franchir la frontière et à tenter leur chance dans le pays voisin^ Situation précaire cependant. Si le commerçant chinois de la capitale est durablement installé dans son pays d’accueil, l’ouvrier et le pêcheur viêtnamiens vivent au jour le jour, toujours prêts à refermer une pauvre valise ou à rompre les amarres d’une maison flottante pour rejoin¬dre des lieux plus sûrs.
Le mouvement khmer rouge qui a perdu ses objectifs révolutionnaires en 1979 et a signé les accords de Paris en 1991, s’est reconstitué sur une base nationaliste, en partie dirigée contre “l’envahisseur viêtnamien”. La normalisation des rapports sino-soviétiques puis sino-viêtnamiens a conduit à l’isolement du parti de Pol Pot et de Khieu Samphan.
Seul le trafic du bois et des pierres précieuses (les rubis de Païlin) avec la Thaïlande leur permet de financer une lutte sans espoir et de contrôler encore de larges portions du territoire cambodgien mal défendu par une armée régulière sous-équipée et corrompue. Mais les désertions de plus en plus nombreuses, le manque de combativité des derniers Khmers rouges, des jeunes qui n’ont rien connu d’autre que la guérilla et la vie Spartiate en forêt, indiquent que le mouvement vit peut-être ses derniers moments. Cependant il peut encore brouiller le jeu indochinois si le régime de Phnom Penh se révèle incapable de reconstruire ce pays ruiné par trois décennies de guerre. Un processus de paix a été relancé grâce à l’action de l’APRONUC (Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge) et des élections ont bien eu lieu en juin 1993.
Norodom Sihanouk est à nouveau le roi du Cambodge, son fils Ranariddh et l’ancien dirigeant pro- viêtnamien Hun Sen cohabitent en tant que premier Premier ministre et second Premier ministre. Mais ils sont à la barre d’un vaisseau qui ne pourra se maintenir à flot qu’avec le soutien et l’aide massive de la communauté internationale.

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