CAMBODGE 8

De Siem Réap à Phnom Penh
Le navire taille sa route à travers le Tonlé Sap. Nous avons quitté depuis peu le port de Siem Réap. Des villages de pêcheurs viêtnamiens se succèdent sur les berges. Villages flottants qui se déplacent au gré des crues et des décrues.
A bord, chacun a installé son hamac pour la nuit. En réalité, toute la traversée se vit au fond d’un mètre carré de toile de coton noir. Le pont du navire est tellement encombré qu’il est quasiment impossible de s’y déplacer. Vélos, sacs de riz, barils d’huile, ballots de marchandises de toutes sortes constituent autant d’obstacles à franchir si bien que le passager finit par gagner la quiétude douillette de son hamac et ne le quitte plus.
J’en profite pour lire, reprendre mes notes de voyage, faire du courrier. An apporte un plat de riz et de poisson que nous nous partageons, assis en tailleur sous nos hamacs. Près de nous, une jeune femme calme ses deux enfants effrayés par le roulis. L’étrave du lourd bateau tosse dans un clapot bien formé. Le Grand Lac est une véritable mer intérieure et bien des navires cambodgiens ou viêtnamiens ont sombré dans de vraies tempêtes.
Au petit jour, nous atteignons le sud du Grand Lac et le goulet du fleuve Tonlé Sap. Kompong Chhnang, le “port des marmites” en langue khmère. Des potiers y fabriquent des foyers d’argile aux formes arrondies, sensuelles, qui sont réputées à travers tout le Cambodge. Il n’est pas rare de voir, sur des pistes du pays, de lourds chars à bœufs qui en transportent. Les poteries sont alors protégées par une montagne de paille de riz, car bien qu’elles aient d’indéniables qualités de solidité, elles ne pourraient parcourir un kilomètre sans être cassées sur les chemins cambodgiens.
A l’escale de Kompong Chhnang, nous nous rendons sur les day de pêcheurs viêtnamiens. Ce sont des bras de bambou, des barrages de fortune qui relient deux plates-formes amarrées à quarante mètres l’une de l’autre. Un long filet aux mailles fines est fixé au day à partir d’un radeau soutenant un énorme cabestan manœuvré par trois ou quatre hommes.
Toutes les demi-heures environ, les pêcheurs relèvent le filet puis le suivent en le maintenant avec un énorme bambou à la surface de l’eau jusqu’à la chambre de capture. Un flot de poissons argentés s’échappe alors du cylindre d’osier qui termine la poche. Triés par espèces et par tailles, les poissons sont ensuite plongés dans des viviers fixés sous le radeau principal.
Le day est aménagé pour capturer les bancs de poissons qui suivent le courant. Voici plus d’un mois que j’ai assisté à la Fête des Eaux à Phnom Penh et que le Tonlé Sap a inversé son cours vers le sud, vers le Mékong. En fin de campagne, fin février, l’équipage convoie le radeau et ses tonnes de poissons captifs à Phnom Penh où le patron vend l’ensemble de la pêche. Simple et astucieux…
De retour à Phnom Penh, quelques semaines plus tard, nous revenons par la route sur la rive ouest du Tonlé Sap. En descendant le fleuve, nous avons repéré un point précis entre la capitale et Kompong Luong. An m’en avait parlé auparavant. C’est un lieu de préparation du pra hoc, l’équivalent khmer du nuoc mam viêtnamien ou du nam pla des Thaïs.
Chemin faisant, nous rencontrons d’étonnants convois de chars à bœufs convergeant vers le fleuve. Les roues de bois gémissent sous les charges. Au septième jour de la lune montante, les paysans des villages éloignés ont entassé sacs de paddy, ustensiles de cuisine, animaux et enfants, pour prendre la route et venir bivouaquer durant quelques jours sur les berges de Tonlé Sap.
Sur un emplacement prêté par un patron de pêche, ils se regroupent par familles et villages pour attendre la capture d’un minuscule et précieux poisson, le trey cbangua, pêché à l’aide de longs et étroits filets tendus entre deux embarcations. Cette forme de pêche très particulière n’est autorisée que trois mois dans l’année, de décembre à février, en des points précis du fleuve, entre le kilomètre 13 et le kilomètre 40, au nord de Phnom Penh, d’où ces regroupements de paysans.
Les pêches sont plus abondantes lors de la pleine lune. De manière traditionnelle et probablement pour des raisons économiques, l’argent ne circule pas lors de la préparation du pra hoc. Le troc est ici de mise. Le paysan échange le paddy contre le poisson et du sel provenant des salines de Kampot, sur le littoral. Un panier de sel contre un panier de paddy. Quant au poisson, son cours varie en fonction des prises : de un à trois paniers de trey contre un de riz.
Le troc réalisé, le paysan et sa famille se mettent au travail. Le poisson est vidé, étêté, puis on le laisse gonfler au soleil avant de l’empiler dans des paniers, les cheal. Jambes nues, sarong relevé, les villageois portent les paniers dans l’eau du fleuve pour piétiner le trey en une pâte informe. Après un abondant et dernier salage, la saumure est stockée dans des grandes jarres en terre.
Au village, les paysans laissent ces jarres ouvertes au soleil, ne les couvrant que durant la nuit. La fermentation se produit et un jus apparaît au-dessus de la pâte de pra hoc. Il suffit d’en prélever une partie pour la consommation quotidienne.
Il faut, à une famille cambodgienne, soixante à soixante-dix kilogrammes de pra hoc pour passer l’année. Comme partout en Indochine, le Cambodgien consomme le riz cuit sans sel. Le pra hoc apporte aux paysans le complément qui leur manque, le chlorure de sodium. C’est un condiment indispensable à ces populations éloignées des fleuves, des lacs et du littoral maritime qui ne peuvent se nourrir de poisson frais. Pour pallier cette carence, les paysans de l’intérieur ajoutent à leur alimentation du poisson séché ou fumé, également préparé durant ces grandes rencontres annuelles sur les rives du Tonlé Sap.

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