CAMBODGE 7

Le Bayon a ma préférence. Il déçoit un peu quand on le découvre pour la première fois. Après Angkor Vat, il semble modeste, presque petit. Les tours-visages ne s’offrent pas immédiatement au regard. L’ensemble déroute, dérange. Alors qu’Angkor Vat s’impose et séduit d’emblée, le Bayon demande une découverte plus intimiste. Il faut s’aventurer dans le dédale des terrasses supérieures, contourner les chapelles, pour être accueilli par des visages de pierre. Des visages, des sourires qui, en se répondant, enveloppent le visiteur. Seul, dans cet environnement cahotique, vous vous sentez intrus, vous êtes gêné par ces regards qui vous suivent mais imperceptiblement vous vous trouvez en harmonie avec le monde minéral du Bayon. Loin d’être figés, pétrifiés, les visages vous deviennent familiers. Il faut revenir jour après jour à l’aube pour découvrir un détail, un signe à peine perceptible, une entaille dans la pierre telle une petite ride à la commissure des lèvres de celui-ci, une ombre de lichen vert sur le front de celui-là, pour réaliser à quel point ils sont à la fois si différents et si semblables.
Il faut être seul — c’est encore possible ! — pour découvrir le Bayon, le temple-montagne de Jayavarman VII, le plus fascinant et le plus attachant des souverains d’Angkor. “Akhénaton” de l’histoire khmère, il avait su libérer son pays des Chams ; il souffrait, dit-on, d’un mal mystérieux, peut-être de la lèpre. Il était hanté par l’au-delà et imposa le bouddhisme Mahâyâna, se conciliant cependant le soutien des brahmanes, prêtres tout-puissants, en ne rejetant pas l’héritage hindouiste. Ce syncrétisme religieux est par ailleurs tout à fait caractéristique de la culture khmère.
Durant son long règne, Jayavarman VII fait construire le Prah Khan et le Ta Prohm, dédiés à la mémoire de ses parents, puis ce qui demeure son œuvre essentielle en dehors du Bayon : Angkor Thom “la Grande Ville”, la capitale, sa capitale. La cinquième et dernière cité d’Angkor, la ville impériale khmère qui fit l’admiration de Tchéou Ta Kouan.
L’archéologue Bernard-Philippe Groslier souligne à juste titre que l’œuvre immense de Jayavarman souffre d’une exécution hâtive, d’une construction mal ordonnée à partir de matériaux médiocres ou même récupérés…. mais son regard de savant et sa raison s’effacent lorsqu’il écrit :
“Ce qui fait la grandeur des œuvres de Jayavarman VII, c’est la somme d’émotion humaine dont elles
sont chargées.”… “Le Bayon fut l’épanouissement de toute la douceur bouddhique irradiant d’un roi extraordinaire. ”
Grâce au formidable travail des chercheurs, archéologues et architectes de l’Ecole française d’Extrême-Orient durant près d’un siècle, nous connaissons la vie de Jayavarman et de son peuple. Nous savons dans quelles conditions vivaient les Khmers au XIIe siècle, combien le souverain se souciait du bien-être de ses sujets et édifiait à leur intention des dispensaires à travers le royaume. Il fallait une administration rigoureuse et exigeante pour entraîner l’adhésion de tout un peuple à la création de ces œuvres qui défient le temps…
Le crépuscule tombe sur Angkor Thom. La cité des rois et des dieux s’assoupit. Seul, le cri des cigales se laisse encore entendre plus faiblement maintenant que le soleil va disparaître.
Angkor la Grande ne résonne plus des chants des prêtres et des officiants qui, par centaines, étaient jadis attachés au service de chaque temple. Près de la terrasse du Roi lépreux, un musicien aveugle murmure une mélodie en s’accompagnant d’un tro chhey, une vielle bicorde de facture si vétuste qu’il semble l’avoir empruntée à un artiste de pierre du Bayon.

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