CAMBODGE 6

En Inde, la demande croissait si vite que les marchands ne pouvaient plus s’approvisionner dans leur pays et durent rechercher dans les régions proches, de nouvelles sources de production. C’est ainsi qu’apparurent des Etats indianisés, comme il y eut des Etats hellénisés à l’époque d’Alexandre le Grand.
Ces petits Etats étaient relayés par des comptoirs où relâchaient les marins indiens. La connaissance des vents de mousson et leur utilisation judicieuse permettaient aux navires de transporter poivre, cardamome ou cannelle, denrées qui se faisaient rares sur les côtes indiennes.
Les Indiens prirent ainsi pied en Indochine, au Viêtnam actuel (le Champa) ainsi que dans le sud et le centre du Cambodge où les Chinois les avaient précédés. La rencontre de deux sociétés très différentes, de deux cultures brillantes provoqua une fusion de celles-ci. Puis la chute de l’Empire romain au Ve siècle déclencha le départ des négociants indiens qui ne pouvaient plus acheminer leurs marchandises vers l’ouest, faute d’acheteurs potentiels. Cependant, des structures d’Etat qui ne demandaient qu’à s’épanouir existaient : le Champa qui joua un rôle important dans l’histoire du Viêtnam et le Fou-nan.
Le royaume founanais englobait une partie du Cambodge actuel, le sud du Viêtnam, et étendait son influence sur la Birmanie méridionale ainsi que sur le littoral indonésien.
Les relations des voyageurs chinois indiquent que le Fou-nan était alors un Etat puissant et organisé, utilisant déjà un important réseau de canaux, les uns destinés à l’irrigation, les autres servant à la navigation à l’intérieur des terres.
Lorsqu’on navigue dans le delta du Mékong, on ignore généralement que cet extraordinaire système fluvial repose sur des bases aussi éloignées dans le temps. Ces canaux permettaient aux navires de relier le golfe du Siam à la mer de Chine en évitant le difficile contournement de la pointe de Ca Mau.
La fusion des royaumes de Fou-nan et du Tchen-la, autre Etat indianisé qui s’est développé parallèlement dans le moyen bassin du Mékong, va donner ses assises au Cambodge angkorien des Khmers. Ayant proclamé son indépendance vis-à-vis de Java, Jayavarman II s’installe à Angkor.
Vingt-six souverains lui succèdent et font d’Angkor la capitale d’un empire puissant, s’appuyant sur des principes solides : le temple-montagne, la déification du souverain selon des préceptes shivaïtes, un parfait contrôle des hommes et enfin une maîtrise admirable de la terre et de l’eau.
Conscient des risques que représentent le Mékong et ses crues — le Fou-nan avait été fragilisé par des inondations meutrières — Jayavarman a choisi le site à l’abri du fleuve mais à proximité du Grand Lac, réserve inépuisable de poissons. Des rivières de faible débit sont par contre utilisées pour alimenter des retenues d’eau. Ces réservoirs deviennent, sous Yaçovarman Ier, le baray oriental, gigantesque bassin de 7 km de long sur 1,7 km de large, et plus tard le baray occidental (de 8 km de long sur 2 km de large). Les Khmers avaient compris que pour échapper au cycle des moussons déversant sur leurs terres trop d’eau durant quatre mois et trop peu le reste du temps, il n’existait qu’une solution : retenir l’eau dans des bassins et puis la répandre sur les rizières durant les périodes sèches.
Selon Henri Stierlin, l’hydrologie d’Angkor permettait, au XIIe siècle, de produire sur un millier de kilomètres carrés, cent cinquante mille tonnes de riz pouvant nourrir une population estimée à près d’un million d’habitants.
Ces réservoirs gigantesques, vitaux pour l’organisation de la cité hydraulique, n’étaient pas creusés mais retenus par des digues relativement élevées. Les rivières situées en amont et les pluies les remplissaient durant la saison humide. Il suffisait d’ouvrir les vannes pour alimenter progressivement les cultures, assurant ainsi deux, parfois trois récoltes de riz chaque année. Les canaux servaient aussi au transport du grain mais surtout à celui des colossales quantités de pierres que nécessitait la construction des temples. Si les palais des souverains et les habitations du peuple étaient en bois, les temples étaient dans un premier temps bâtis en brique, puis en grès et en latérite.
Il est étonnant de constater que les constructeurs ont édifié les temples en imitant tout simplement l’architecture en bois des premiers sanctuaires élevés par les colons indiens dans le Fou-nan. Apparemment et contre toute logique, les sculpteurs d’Angkor travaillaient le grès comme ils l’auraient fait avec le bois ; colonnes, balustres de fenêtre, linteaux révèlent dans leur exécution la volonté manifeste de copier l’ouvrage de l’ébéniste ou du charpentier. Il semble bien qu’en réalité, les Khmers respectaient une tradition déjà bien ancrée dans la culture indienne. Les artistes qui ont érigé et sculpté les temples de Mahabalipura (dans le Tamil Nadu) au VIF siècle n’avaient-ils pas déjà utilisé les mêmes procédés ?
Des centaines de temples sont ainsi construits. Certains sont mineurs, presque insignifiants, d’autres s’imposent par leur masse, leurs proportions parfaites. Angkor Vat, bien sûr, élevé par Suryavarman II, chef-d’œuvre de l’architecture khmère, aboutissement logique d’une longue évolution artistique. Du classicisme de l’ensemble, de la précision mathématique de son plan, de la finesse du ciselé des bas- reliefs, du sourire et de la grâce des apsara, tout a été dit, tout a été écrit avec tant de sensibilité et de talent que l’on ne peut que se taire et admirer.
C’est ce que j’ai fait en parcourant le grand temple, en attendant que la lumière tombe sur le sanctuaire ou assis au pied de la tour centrale que Claudel comparait à un ananas. Plus respec-tueusement Pierre Loti évoquait une tiare.

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