CAMBODGE 5

Angkor est omniprésent ; sur le drapeau national, sur tous les insignes officiels du royaume — cela est normal— mais aussi dans tous les domaines de la vie quotidienne, jusqu’à une certaine bière de fabrication locale. Clin d’œil un brin sacrilège : on voit parfois des fidèles apporter dans les sanctuaires des petits plateaux chargés d’offrandes surmontés de bâtons d’encens ou de santal, disposés en bouquet dans les boîtes vides d’Angkor beer…
Mais qui étaient les Khmers ? Qu’était donc cette énigmatique et colossale cité d’Angkor qui alimenta la flamme de nombreux voyageurs en quête d’absolu et de spiritualité ?
Lorsqu’en 1296, Tchéou Ta Kouan, envoyé de l’empereur Kubilay, découvre Angkor, il a ces mots inoubliables : “Je salue la perfection.” Dans ses Mémoires sur les coutumes du Cambodge, il décrit avec précision Angkor Thom, le fossé qui entoure la formidable muraille, les cinq portes surmontées de visages énigmatiques, les cinquante-quatre divinités de pierre “gigantesques et terribles” qui gardent les ponts d’accès. Le voyageur chinois évoque ensuite les temples à l’extérieur et à l’intérieur des murs d’enceinte. Mais l’importance des temples-montagnes, pourtant impressionnants, lui semble secondaire face à la structure et à l’organisation d’Angkor Thom. Le palais du souverain, centre du royaume, retient toute son attention. Durant près d’un an, il partage en tant que visiteur de marque la vie de la cour ; il assiste aux auditions du roi, aux fêtes somptueuses qui rythment le calendrier khmer, avant de revenir auprès du Fils du Ciel et de lui conter les mille et une merveilles de cet empire du sud.
Sa description d’Angkor est si juste que six siècles plus tard, les Mémoires font partie de la bibliothèque de bord de Garnier et de Doudard de Lagrée. Les marins s’y réfèrent pour aborder et reconnaître l’ensemble monumental dont ils entreprennent la cartographie. Il est vrai qu’ils ne disposent alors que de rares textes et de cartes imprécises pour explorer le bassin du Mékong. Henri Mouhot les a précédés de quelques années ; ses notes leur seront utiles pour progresser sur le fleuve jusqu’au nord du Laos, mais incomplètes en ce qui concerne la cité khmère.
Comme tous ces voyageurs célèbres ou inconnus qui ont séjourné à Angkor, je me demandais quelle serait ma réaction en découvrant à mon tour la cité et ses temples. Enthousiasme ou déception, émerveillement ou désabusement en face de l’un des plus fameux sites archéologiques de la planète, après en avoir vu de si nombreuses et parfois de si belles représentations.
Lorsqu’en fin d’après-midi d’une journée d’octobre, se dressent devant moi les cinq tours d’Angkor Vat, je ressens un choc et j’ai cette joie immense d’être là, devant l’une des plus belles œuvres de l’humanité.
La. puissance de la masse de grès émergeant de la forêt bruissant de mille cris d’insectes semble protéger un jeune bonze qui avance, seul, sur les larges dalles de l’allée principale du temple. Puis le soleil descend rapidement en embrasant l’une des cinq tours d’Angkor Vat. Enfin, la silhouette de l’édifice se détache sur un ciel rouge sang. La robe du bonze ne fait maintenant qu’une minuscule tache orange entre les colonnes de pierre sombre.
Moment d’authentique sérénité. L’un de ces instants magiques que l’on peut éprouver en voyageant en Asie. Quelques secondes précieuses d’intense plaisir visuel que l’on conserve dans un coin de sa mémoire, comme celui des vestiges de la cité sumérienne de Lagash au terme d’un long périple dans le désert irakien, d’une verte vallée après l’aridité d’un col du Pamir, des ruines de Palmyre au lever du soleil et bien d’autres encore…
Angkor, livre de pierre de l’histoire du peuple khmer : en 802, au moment où Charlemagne a achevé de réunir sous son autorité la plupart des pays d’Europe, le prince Jayavarman II choisit le Phnom Bakheng comme centre de la première ville d’Angkor, à une faible distance du Grand Lac.
Au sommet de la colline, se dresse toujours un linga de pierre, symbole sanscrit de l’énergie créatrice de Shiva. Il rappelle que le Phnom est la représentation du Mont Méru, demeure himalayenne des dieux dans la cosmologie hindouiste.
C’est ainsi que naquit l’idée du temple-montagne. Le plus prestigieux, le plus achevé est bien sûr Angkor Vat, avec ses tours disposées en quinconce, pyramides à étages symbolisant les cinq sommets du mont sacré. Mais avec Angkor Vat nous sommes déjà au XIIe siècle, le siècle de Suryavarman II qui a édifié ce temple dédié à Vichnou. Certains fidèles ne l’ont pas oublié et les six bras de la divinité hindouiste, sous la forme de Lokesçvara, sont constamment chargés de rubans de couleurs et de fleurs odorantes.
L’histoire d’Angkor est une longue suite de défis lancés à la nature autant qu’aux hommes. Lorsque Francis Garnier et ses compagnons naviguent sur le Mékong et le Tonlé Sap, lorqu’ils parcourent à pied les pistes du Cambodge à la recherche de nouveaux débouchés avec la Chine, savent-ils qu’ils empruntent une voie commerciale vieille de deux millénaires, devinent-ils que les temples d’Angkor qu’ils admirent doivent leur existence à des marchands venus de l’Inde ?
L’histoire se répète car ce sont toujours les sociétés évoluées, puissantes et riches qui suscitent les grandes découvertes et génèrent de nouvelles cultures.
Il y a vingt siècles, les routes de la soie et des épices furent ouvertes car, à l’ouest, les Romains étaient friands de ces produits en provenance de Chine et de l’Inde.

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