CAMBODGE 4

Phnom Penh – quartier de l’Hôpital Calmette
Les élèves de l’Ecole de la Danse se préparent sur la terrasse de l’Université des Beaux-Arts. Elles arrangent leur coiffure en s’aidant mutuellement, rectifient leur tenue, font des assouplissements sur les larges dalles du sol qui reflètent une lumière orangée un peu irréelle. Les plus âgées sont arrivées bien avant le lever du soleil pour revêtir leur costume de soie cousu à même le corps par des assistantes aux doigts habiles. Les visages sont déjà fardés de blanc.
Ce sont les nouvelles danseuses du Ballet Royal, les détentrices d’un art séculaire qui a failli disparaître dans l’enfer des années de plomb. Toute activité culturelle, toute démarche intellectuelle étaient combattues avec la dernière vigueur par l’Angkar de Pol Pot.
Les professeurs qui attendent en devisant avec les élèves le début de cette matinée de cours et de répétition sont les rescapées des massacres. Anciennes danseuses du Palais Royal, les neak. kru ont ressuscité l’art de la danse classique, un art que l’on croyait à jamais perdu. Un art d’une complexité extraordinaire, m’explique Pich Tum Kravel, le dynamique directeur du Département des Arts, en regardant avec moi les plus jeunes élèves travailler.
Dès les premières notes de l’orchestre phi phat qui les accompagne durant l’entraînement, les élèves entament un lent mouvement de tout leur corps. Les gestes, les attitudes d’une grande beauté sensuelle, font oublier la torture que la danseuse impose à ses doigts, ses orteils, ses bras et ses chevilles pour exprimer un langage codifié.
“Tous les gestes sont établis depuis des siècles par des règles strictes. Aucun d’eux n’est laissé au hasard, ni à l’inspiration personnelle” enseigne le samdach Chaufea Thiounn, dignitaire du Palais Royal. Georges Groslier, ancien directeur de l’Ecole des arts cambodgiens, avait “répertorié mille cent soixante- cinq attitudes principales.” Autant de phrases et de ponctuations d’un langage qui tient plus du théâtre que de la danse.
Aujourd’hui, les jeunes danseuses interprètent des épisodes de reamker, version khmère du ramayana, épopée indienne qui chante les exploits du prince Rama, septième incarnation de Vichnou, affrontant Ravana, le roi des démons qui a enlevé son épouse, la belle Sita.
Quelques semaines plus tard, en découvrant les apsara d’Angkor Vat, je superpose mentalement l’image des créatures célestes finement ciselée dans le grès qui dansaient naguère pour les dieux et les princes à celle des jeunes danseuses de l’école de Phnom Penh. Il en est de même pour les instruments que les musiciens utilisent de nos jours. Ils sont bien proches, pour ne pas dire identiques à ceux que possédaient les artistes d’Angkor. Le roneat (xylophone), le sra lai (haubois), le sampho (tambour) des orchestres phiphat ont sans doute aujourd’hui les mêmes sonorités que celles qu’ils avaient naguère.
J’ai vu aussi à Phnom Penh, à l’école du cirque qui renaît grâce aux efforts de Jacques Delors, un Français passionné par les arts cambodgiens, un jeune acrobate, faire rouler sur ses pieds levés un sampho, un grand tambour horizontal comme je le vois maintenant sur ce bas-relief du Bayon. Le saltimbanque gravé dans la pierre a la même attitude, le même mouvement de jambes.
Combien d’exemples pourrait-on donner ? Ils sont innombrables ; ce combat de coqs, ce pêcheur qui lance l’épervier, cet homme tenant un aviron à la poupe d’un bateau ou encore ce chariot tracté par un couple de bœufs à bosse. Cette dernière scène aperçue dans une galerie du temple, je l’ai vue à l’identique sur les chemins de campagne au sud de Kompong Chhnang.
Et ces hommes qui portent sur l’épaule la palanche… Ce sont évidemment les ancêtres des Cambodgiens d’aujourd’hui.
Comment les voyageurs qui ont jadis visité Angkor ont-ils pu s’interroger sur les origines de la cité khmère et les liens existant entre ses fondateurs et les hommes qu’ils côtoyaient. C’est très simple : pour eux, il n’y en avait aucun. Même pour des savants ou des explorateurs férus de connaissances comme le naturaliste Henri Mouhot.
Lorsque ce dernier posait la question à son entourage : “Qui a bâti Angkor Thom ?” il lui était répondu : “C’est l’ouvrage du roi des anges Pra-Enn” ou “C’est l’œuvre des géants” ou encore “Ils se sont créés eux-mêmes”.
Après qu’il se soit extasié, dans son récit, sur la magnificence des temples angkoriens, il conclut par cette phrase décevante : “En voyant …(d’un côté), l’état de profonde barbarie des Cambodgiens actuels, de l’autre, les preuves de la civilisation avancée de leurs ancêtres, il m’était impossible de voir dans les premiers autre chose que les descendants des Vandales, dont la rage s’était exercée sur les œuvres du peuple fondateur et non la postérité de celui-ci.”
Pour avoir moi-même constaté avec quelle énergie, quelle ténacité les Cambodgiens d’aujourd’hui travaillent à la restauration de leurs traditions — comme dans le domaine de la danse classique, celui de la musique ancienne ou du théâtre d’ombres — je peux témoigner de leur profond désir de renouer avec leur passé et cela malgré la terrible fracture des années 1970.
Il faut cependant reconnaître qu’Angkor constitue un héritage culturel très lourd et que les siècles d’histoire angkorienne écrasent les Cambodgiens. Affaiblis par des années de guerre, ils n’ont pas encore retrouvé en eux- mêmes les ressources qui leur permettraient de s’atteler à de grandes tâches. Laissons-leur le temps d’y parvenir.

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