CAMBODGE 3

Phnom Penh est situé au confluent de deux fleuves, le Mékong et le Tonlé Sap, qui forment quatre bras face à la ville. Les Khmers nomment cet endroit chado mukh, les quatre visages, faisant ainsi référence à Brahma. Il faut dire que les Cambodgiens sont liés à l’Inde ancienne par leur origine, leur culture et leur histoire. Phnom Penh redevint capitale du Cambodge en 1860, six ans avant le passage de Francis Garnier, quand le jeune roi Norodom Ier décida de s’y installer. La ville avait été une première fois choisie comme centre du royaume au XVe siècle, avant d’être délaissée au profit d’Oudong à une trentaine de kilomètres au nord.
Un très surprenant phénomène lie le Mékong au Tonlé Sap : le renversement des eaux^De juin à octobre, l’eau provenant de la fonte des neiges au Tibet et les premières pluies de mousson grossissent le Mékong, ses eaux s’engouffrent dans le Tonlé Sap et quadruplent la superficie du lac — qui passe ainsi de 2 500 km2 à 10 000 km2. Après les pluies, les eaux du Mékong décroissent et celles du lac se déversent alors dans le MékongçJUne ligne très nette apparaît lors de la renverse des eaux, au point de rencontre des deux fleuves.
Ce mouvement des eaux tout à fait explicable par une forte différence du niveau du sol et un processus de vases communicants était, jadis, très mystérieux pour les Khmers et ne pouvait provenir que d’une intervention des génies lacustres. Depuis des générations, une manifestation populaire célèbre ce phénomène tout aussi inéluctable que l’arrivée des premières pluies de mousson.
Vers la mi-octobre, chaque année, se déroule la Fête des Eaux. Mon laissez-passer me permet d’entrer dans le périmètre réservé aux dignitaires du royaume qui assistent aux courses de pirogues sur le fleuve. Derrière moi, la toiture du Palais Royal scintille sous la lumière blanche de ce début d’après-midi.
Norodom Sihanouk, cette année encore, ne préside pas les cérémonies. Retenu à Pékin par des soins que nécessitent son état de santé, il ne rentrera à Phnom Penh que quelques semaines plus tard. Traditionnellement, le roi doit ouvrir les festivités. Durant trois jours, une centaine de pirogues venues de provinces proches ou lointaines — non soumises au diktat des Khmers rouges — s’affrontent en des joutes acharnées. Quarante rameurs, obéissant aux ordres du neak thom assis à l’avant de l’embarcation, conjuguent leurs efforts pour tenter de la mener à la victoire.
A la poupe, arc-bouté sur son aviron libre, le barreur dirige adroitement la pirogue de course longue de plus de vingt mètres. Inlassablement, les éliminatoires se succèdent, obligeant hommes et bateaux à remonter le fleuve à plusieurs reprises, se placer sur la ligne de départ et redescendre devant le Palais Royal dans un bruissement d’eau hachée par le tranchant des avirons. La foule des supporters encourage les rameurs des pirogues qui longent la berge. A bord de chaque embarcation, un bouffon maquillé et travesti s’adresse aux spectateurs : “Il a beaucoup plu cette année, le fleuve a débordé, il y aura beaucoup de riz et de joie. Ô filles, retirez vos sampot, afin que je voie celle d’entre-vous qui me plaît le mieux.”
A la fin du dernier jour, avant que la nuit ne descende sur le fleuve, deux officiants tendent entre les berges une longue ligne qui est tranchée par un troisième, dans une pirogue menée par une dizaine de rameurs. Alors, toutes les pirogues présentes s’élancent dans un même élan, pour chasser les eaux vers le delta.
Puis dans la nuit a lieu le loy pratip, la fête des feux sur l’eau. De toutes parts, on vient lancer de minuscules pirogues de bambou, illuminées de bougies, qui partent au gré du fleuve. Les génies des eaux sont honorés. La pêche est alors possible et la campagne ouverte pour plusieurs mois. C’est aussi le début de la saison sèche.
An me conseille d’attendre fin novembre pour aller à Kompong Chhnang observer les scènes de pêche sur le Tonlé Sap. Les bancs de poissons ne se mettront en mouvement vers l’aval que lorsque le courant sera puissamment établi. Patience… une vertu que j’ai appris à cultiver au cours de longs séjours en Asie.

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